La rue Saint-Denis est la plus importante artère du Plateau-Mont-Royal et aussi la plus prestigieuse. Mais, au cours des dernières années, pas grand-chose n’a été fait pour enrayer son déclin. Devant les pressions, le maire d’arrondissement Luc Ferrandez promet un plan d’action d’ici un an, mais déjà, plusieurs scénarios sont sur la table.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

« Ça prend un grand plan pour Saint-Denis »

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Le maire de l’arrondissement du Plateau Mont-Royal, Luc Ferrandez, se donne un an pour accoucher d’un plan de revitalisation de la rue Saint-Denis « à court, moyen et long terme ».

Un an. C’est le temps que le maire Luc Ferrandez se donne pour accoucher d’un plan de revitalisation de la rue Saint-Denis « à court, moyen et long terme ».

La situation n’est pas rose sur cette artère commerciale, l’une des plus belles et des plus importantes de Montréal, où un commerce sur quatre est fermé, à vendre ou à louer, entre les rues Sherbrooke et Gilford. Mais la fermeture de la boutique phare Arthur Quentin, le 31 mars, a eu l’effet d’un électrochoc.

« Ça prend un grand plan pour Saint-Denis », a admis le maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal en entrevue à La Presse, évoquant la possibilité d’assouplir la réglementation, d’ajouter des pistes cyclables, d’embellir et de verdir la rue, d’attirer des résidants et des hôteliers.

« Au minimum, il faut élargir les trottoirs et planter des arbres », affirme-t-il.

Ira-t-il jusqu’à éliminer des voies de circulation et des places de stationnement ?

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Luc Ferrandez, maire du Plateau-Mont-Royal

« Je ne veux pas dire qu'on va enlever les autos. C'est une décision de la mairesse [Valérie Plante]. Je peux lui suggérer des choses, mais c'est elle qui va prendre la décision. »

Constat d’échec

En attendant, ce plan, qui est encore au stade des intentions, arrive trop tard pour de nombreux commerçants.

« Pourquoi avoir laissé la rue s’effondrer ainsi ? », demande Maryse Cantin, propriétaire de la défunte boutique Arthur Quentin, qui a fermé après 43 ans.

« Pourquoi ne pas avoir réagi aux premiers symptômes ? »

Ce n’est pas d’hier que cette rue est mal en point et que ses commerçants en arrachent. Touchée par un important chantier en 2016, elle a vu son taux d’inoccupation grimper à 23 %.

La Société de développement commercial de la rue Saint-Denis, de concert avec l’arrondissement, a fait des efforts d’embellissement au cours des dernières années : terrasse rouge, bancs publics, fontaine…

Mais, après avoir baissé en 2017, le nombre de locaux vacants, à vendre ou à louer, s’est remis à grimper l’an dernier. Résultat : il est aujourd’hui aussi élevé qu’au lendemain des travaux de 2016, même si neuf nouveaux commerces ont ouvert leurs portes depuis le début de l’année.

« On n’a pas mis d’argent dans la rue », confesse le maire Ferrandez, qui avait pourtant fait part de ses grandes ambitions pour la rue Saint-Denis, la plus importante de son arrondissement, dans une conférence prononcée en 2016.

« En 2017, Rachelle-Béry ouvrait. Gap s’était agrandi. En plus, ça se produisait en même temps que la baisse des loyers. Le coût des maisons et des loyers baissait sur Saint-Denis. On s’est dit “bingo” ! C’est en train de se faire, explique-t-il. Et puis, là, non. Plusieurs commerces ont fermé. Le taux de vacance a augmenté à 25 %. »

« On a la preuve noir sur blanc qu’il faut vraiment faire quelque chose pour Saint-Denis. Ça ne s’arrangera pas tout seul. » — Luc Ferrandez, maire du Plateau-Mont-Royal

Comité de travail

Quoi faire ? Investir pour métamorphoser les façades des immeubles défraîchis, aménager des pistes cyclables, planter des arbres, imposer une taxe aux commerçants qui refusent de louer leurs locaux vides, attirer des travailleurs et des touristes, occuper l’ancien Institut des sourdes-muettes, déserté depuis 2015 ?

« On avait parlé de toutes ces choses-là, dit M. Ferrandez. Mais on ne les a jamais mises en œuvre. Ce qu’il faut faire, maintenant, c’est un comité de travail où on prend l’ensemble des solutions et où on décide ce qu’on peut faire à court, moyen, long terme. Qu’est-ce qu’on peut faire tout de suite avec nos budgets et nos règlements, qu’est-ce qui exige des changements de règlements et qu’est-ce qui exige de nouveaux budgets ? »

« On va les passer un à un et on va les faire. »

En 2016, M. Ferrandez disait qu’il fallait mettre au moins 40 millions dans un plan d’urbanisme pour la rue Saint-Denis et son patrimoine. Mais, depuis, il a modéré ses ardeurs. « J’ai compris qu’on n’aurait pas à refaire les égouts et les canalisations sur une bonne partie de la rue, justifie-t-il. Donc, si on investit, on pourrait se limiter aux trottoirs, à la piste cyclable et à la plantation d’arbres. »

La relance de la rue Saint-Denis ne sera pas l’un des grands projets de la Ville, contrairement à la rue Sainte-Catherine, au square Dorchester, à l’avenue McGill College, au square Phillips ou à la place des Montréalaises, auxquels la Ville consacre des millions de dollars.

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L’ancien Institut des sourdes-muettes

Que faire de l’Institut des sourdes-muettes

Tout comme Maryse Cantin, Liza Frulla, qui dirige l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ) depuis 2015, constate que « la rue Saint-Denis ne s’en va nulle part ».

« Ça me crève le cœur comme Montréalaise de voir l’ancien Institut des sourdes-muettes à l’abandon. Il n’y aura pas de développement qui vaille sur la rue Saint-Denis si on ne réhabilite pas ce bâtiment. » — Liza Frulla, directrice générale de l’ITHQ

Tout récemment, la Ville a commandé une étude sur cet immeuble de valeur patrimoniale exceptionnelle, qui a perdu ses derniers occupants en 2015 avec le déménagement de l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal.

La Société québécoise des infrastructures en est encore propriétaire, mais elle est prête à le céder à la Ville de Montréal contre 1 $.

« On se demande comment on pourrait s’y prendre pour l’occuper », précise Laurence Houde-Roy, attachée de presse au comité exécutif de Montréal. « Est-ce qu’on en fait un OSBL ? Est-ce que le gouvernement du Québec reste propriétaire ? Est-ce que la Ville l’achète ? La réflexion va déterminer la suite des choses. »

Résidences étudiantes

Chose certaine, sa remise aux normes coûtera des dizaines de millions de dollars.

« La Ville a fait une première analyse pour pouvoir l’utiliser. Ça va coûter un minimum de 100 millions en rénovation. Et ça pourrait aller jusqu’à 200 millions. Quand c’est rendu dans ces prix-là, il faut trouver un usage qui justifie l’investissement », affirme le maire du Plateau, qui parle de la nécessité de faire « un deal » avec Québec.

« Le gouvernement ne peut pas juste dire : je vous donne toute la patente. Il ne peut pas avoir laissé le bâtiment se dégrader pendant des années et ensuite s’en débarrasser. Il va y avoir une négociation. »

Liza Frulla rêve d’en faire des résidences pour y loger ses étudiants, comme l’a fait l’Université Concordia avec l’ancienne maison mère des Sœurs grises, transformée avec succès en résidence étudiante.

« Éventuellement, l’ITHQ va avoir besoin d’espace : de 2000 à 3000 pieds carrés pour des bureaux et des résidences étudiantes », souligne-t-elle.

Mais plusieurs étapes restent à franchir avant la concrétisation de ce projet, s’il va de l’avant.

« Des résidences étudiantes pourraient faire partie du projet, confirme le maire Ferrandez. Mais, en même temps, la Ville a un objectif de 1200 logements sociaux. Peut-être que ce serait un mixte. »

« Nous, moyennant un petit contrat, on pourrait l’administrer », glisse Liza Frulla.

Pour Dinu Bumbaru, directeur des politiques d’Héritage Montréal, la bonne nouvelle, c’est qu’on s’y intéresse. « C’est un complexe extraordinaire, par son architecture remarquable et son emplacement, dit-il. On ne peut pas le laisser aller. »

D’autant que sa réhabilitation aurait le mérite de créer un relais vers le nord de la rue Saint-Denis. « C’est un site emblématique, ajoute M. Bumbaru. Mais, en ce moment, on sent les vautours qui tournent autour. »

Des débris au sol

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En septembre 2018, un incendie a ravagé un immeuble de la rue Saint-Denis près du square Saint-Louis. Depuis maintenant sept mois, des débris jonchent le sol.

En septembre 2018, un incendie a ravagé un immeuble de la rue Saint-Denis près du square Saint-Louis. Depuis maintenant sept mois, des débris jonchent le sol. Pourquoi ? « Le propriétaire refuse de faire les travaux, répond Luc Ferrandez. On lui a envoyé 10 contraventions et on a fait 80 inspections. On n’a pas dormi sur la switch. » Pour régler le problème, l’arrondissement devra retourner en cour pour obtenir le droit de procéder lui-même aux travaux de démolition. « Ça va prendre encore quelques mois, précise le maire du Plateau. Et la facture va être énorme [autour de 700 000 $] à cause de l’amiante qui se trouve dans le bâtiment. Mais on va le démolir. »

Des pistes de solution

Voici 10 pistes de solution pour relancer la rue Saint-Denis et mettre un terme à l’épidémie de locaux vides.

Résidentiel

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L’arrondissement envisage la possibilité d’imposer une taxe aux commerces vacants, rue Saint-Denis.

Faut-il revoir la réglementation pour permettre la conversion de certains commerces en appartements ? Cette question sera étudiée par l’arrondissement, promet Luc Ferrandez. « On va peut-être faire du zonage vertical. Une maison qui possède un caractère architectural intéressant et homogène pourrait être toute résidentielle, par exemple. »

Taxation

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L’arrondissement procédera à l’analyse des commerces de détail et des entreprises de service de la rue, ce qui n’a jamais été fait. Est-ce qu’il y a assez de restaurants ? Assez de bars ? De brasseries artisanales ?

L’arrondissement envisage aussi la possibilité d’imposer une taxe aux commerces vacants, rue Saint-Denis. « Je pense que c’est indiqué de le faire, de façon intelligente, précise le maire du Plateau. Il ne s’agit pas de frapper sur quelqu’un qui est déjà dans la misère. »

Bars et restaurants

L’arrondissement procédera à l’analyse des commerces de détail et des entreprises de service de la rue, ce qui n’a jamais été fait. Est-ce qu’il y a assez de restaurants ? Assez de bars ? De brasseries artisanales ? « Est-ce que c’est ça qu’on veut comme offre commerciale ? Il faut se le demander, insiste M. Ferrandez. L’analyse va prendre huit mois. »

Patrimoine

La rue Saint-Denis, c’est plus qu’une rue commerciale, c’est une rue patrimoniale. « J’ai pris 500 photos des couronnements et des boiseries des immeubles, dit le maire. Et près de 40 % sont très mal en point. Pour aider à les refaire, on a besoin d’un programme d’aide à la restauration patrimoniale. »

Trottoirs

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L’une des premières choses que compte faire l’arrondissement, c’est d’élargir de deux pieds les trottoirs et de planter des arbres pour améliorer l’expérience de déambulation et réduire le bruit de la circulation.

L’une des premières choses que compte faire l’arrondissement, c’est élargir de deux pieds les trottoirs et planter des arbres pour améliorer l’expérience de déambulation et réduire le bruit de la circulation. « Le matin, ça roule à 100 et même 120 kilomètres à l’heure. Des gens font des courses », assure la directrice de la Société de développement commercial (SDC), Lyne Beauvilliers.

Hôtels et bureaux

Pour assurer la relance de la rue, le maire du Plateau croit qu’« il faut attirer du monde qui va vivre sur Saint-Denis ». « On pourrait faire un zonage particulier pour les hôtels et les bureaux », mentionne-t-il.

Pistes cyclables

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Autre solution envisagée : aménager des pistes cyclables de part et d’autre de la rue. Pour ce faire, la Ville compte retrancher une voie de circulation de chaque côté et utiliser cet espace pour élargir les trottoirs, d’une part, et permettre aux cyclistes de rouler de façon sécuritaire, d’autre part.

Œuvres d’art

La SDC a aussi émis l’idée d’installer des œuvres d’art publiques le long de Saint-Denis. « On pourrait imaginer un corridor d’œuvres qui va du carré Saint-Louis à la rue Gilford », approuve M. Ferrandez. Celles-ci seraient installées dans des espaces publics et devant certains commerces.

Intersections

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« L’intersection Saint-Denis et Mont-Royal a tout le potentiel pour devenir iconique. Mais, pour l’instant, ce n’est pas le cas du tout », croit Luc Ferrandez.

Le Plateau veut aussi revoir les intersections pour les rendre plus attrayantes, notamment celles de Cherrier, des Pins, Mont-Royal et Gilford. « L’intersection Saint-Denis et Mont-Royal a tout le potentiel pour devenir iconique. Mais, pour l’instant, ce n’est pas le cas du tout », note le maire.

Traverse piétonnière

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Les gens qui magasinent sur Saint-Denis doivent marcher longtemps pour se rendre à une intersection s’ils veulent traverser. Les tronçons sont longs et la rue est large. La solution : installer un feu de circulation doté d’une traverse piétonnière, au milieu d’un tronçon. Un premier a été ajouté à l’été 2017 entre Roy et Duluth. « On va en faire un autre, promet M. Ferrandez. Je ne sais pas où, mais on va le faire. »