Le SPVM et la Régie des alcools, des courses et des jeux s'opposent à la demande de permis d'alcool de l'attraction.

Mis à jour le 31 janv. 2019
DANIEL RENAUD LA PRESSE

La Grande Roue, qui a ouvert ses portes dans le Vieux-Montréal en septembre 2017, compte parmi ses propriétaires un individu important lié à la mafia montréalaise, au point d'avoir pu s'asseoir à la table du défunt parrain Vito Rizzuto, accusent le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et les procureurs de la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec (RACJ).

Faux, répliquent les propriétaires de l'attraction. Selon eux, l'individu n'offre qu'une partie des services de distribution alimentaire et n'a aucun intérêt dans la Grande Roue. 

C'est la question que devront trancher les juges administratifs de la RACJ, qui ont, durant deux jours, écouté des témoignages tenus parfois dans une ambiance tendue. 

La Grande Roue, qui est représentée par l'un de ses propriétaires, Jeff Jorgensen, est devant la Régie car elle demande des permis d'alcool pour ses restaurants. La police s'y objecte en raison, selon elle, de la présence d'un individu lié à la mafia montréalaise parmi ses propriétaires.

Cet individu, c'est Steve Vogl, 53 ans, considéré par la police comme un proche du clan sicilien de la mafia.

Compromis par sa Porsche

Un ancien policier du groupe Éclipse spécialisé dans la surveillance des bars et la collecte de renseignements, le sergent Patrick Ransom, a raconté avoir remarqué une Porsche arborant une plaque d'immatriculation X dans une enceinte sécurisée entourant la Grande Roue le 13 septembre 2017. Intrigué, il a demandé à une employée à qui était le véhicule.

«Elle m'a dit qu'elle était responsable des ressources humaines de la Grande Roue et que la Porsche appartenait à l'un des quatre investisseurs, Steve Vogl», a témoigné le sergent. Plus tard, un employé de la sécurité lui a dit que le véhicule appartenait à l'un des propriétaires de la Grande Roue, Steve Vogl.

Le sergent Ransom et son collègue ont alors enquêté au sujet de la plaque du véhicule et constaté que celui-ci était au nom de l'entreprise de Vogl, Innovation Alimentaire.

La femme à qui le policier a parlé ce jour-là n'est pas venue témoigner devant la Régie. Toutefois, dans une déclaration sous serment, elle affirme qu'elle était caissière et non responsable des ressources humaines en septembre 2017. Elle ajoute n'avoir jamais dit que Vogl était un investisseur de la Grande Roue ou un propriétaire. Contre-interrogé par Me Joseph La Leggia, qui représente les propriétaires de la Grande Roue, le sergent Ransom a maintenu ses propos.

Ce dernier et d'autres témoins ont par ailleurs indiqué que Vogl et Jeff Jorgensen ont été vus ensemble à quelques reprises, durant l'été 2017. 

En novembre de la même année, M. Jorgensen a été intercepté pour une infraction au Code de la sécurité routière alors qu'il était à bord du véhicule de la conjointe de M. Vogl, dont le père a des antécédents criminels. Il s'est défendu en disant qu'il aurait eu l'intention d'acheter la voiture. 

Pas n'importe qui

Le sergent-détective Robert Mansueto, du Renseignement du SPVM, a divulgué les antécédents criminels de Steve Vogl, dont une condamnation de sept ans et demi de prison aux États-Unis pour l'importation de 2000 lb de haschich en 1991. 

Les policiers Hugo Dumas, Marie-Claude Boucher et Mansueto ont raconté qu'à au moins une demi-douzaine de reprises, Vogl a été vu en compagnie de membres importants de la mafia et du crime organisé montréalais dans des bars et des restaurants, à des funérailles et à l'anniversaire de mariage de l'ancien numéro trois du clan des Siciliens, Rocco Sollecito. 

Un événement marquant, selon les témoins, est survenu le soir du 9 mai 2013, alors que les policiers du groupe Éclipse ont aperçu, assis à la même table, dans un restaurant du centre-ville, le parrain Vito Rizzuto, l'ancien avocat du clan Loris Cavaliere, le chef de gang Gregory Woolley et Steve Vogl. 

«Un homme d'affaires qui investit 35 millions dans un projet, qui a importé 2000 lb de haschich cachées dans des meubles, on ne parle pas d'un vendeur de coke aux quarts au coin de la rue. Il est vu assis avec le parrain, alors on parle d'un individu important», a lancé l'enquêteur Dumas dans une envolée qui a fait bondir Me La Leggia.

«N'entre pas qui veut dans le cercle de Vito Rizzuto. Importer 2000 lb de haschich à 26 ans, il n'a sûrement pas fait ça tout seul», dit M. Mansueto.

Le sergent-détective a également expliqué que les criminels avaient besoin de s'impliquer dans des activités légales pour blanchir leur argent sale.

Un fournisseur parmi d'autres

M. Jorgensen et une comptable ont nié que Vogl fasse partie des investisseurs et propriétaires de la Grande Roue, épais documents et organigrammes à l'appui. La comptable a dit que les propriétaires étaient Jeff Jorgensen, son père, les membres d'une fondation et des gens d'affaires des Pays-Bas, où les projets de grandes roues dans les villes importantes du monde ont été créés.

Jeff Jorgensen a déclaré qu'Innovation Alimentaire, qui distribue des denrées pour les restaurants de la Grande Roue, est un fournisseur comme les autres, parmi 42. 

Il a admis qu'en 2017, un contrat exclusif d'une durée de 10 ans avait été signé avec Innovation Alimentaire, mais a ajouté que depuis qu'une nouvelle entreprise avait été créée en 2018 pour gérer les échanges avec les fournisseurs, La Grande Roue Hospitalité inc., il n'y avait plus de contrat avec l'entreprise de Steve Vogl.

«Allez-vous continuer à faire affaire avec lui ?», a demandé la procureure représentant le contentieux de la RACJ.

«Oui, pour le moment tout est parfait», a répondu l'homme d'affaires.

Le gérant de la Grande Roue, Nicola Odoriso, a toutefois affirmé qu'Innovation Alimentaire était le principal fournisseur de nourriture et de boissons de l'attraction, «dans une proportion de plus de 60%», a-t-il précisé. 

Chaque partie a terminé sa preuve et les plaidoiries auront lieu à la mi-février. 

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DES ANTÉCÉDENTS CRIMINELS DE STEVE VOGL

1984 : Vol à main armée, complot, usage d'une arme à feu, peine de trois ans.

1991 : Importation de 2459,6 lb de haschich du Liban vers le Canada. Condamné à sept ans et demi de pénitencier dans l'État de New York, aux États-Unis.

1995 : Complot et trafic de substances pour des délits commis à Winnipeg, peine de cinq ans.

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DES FRÉQUENTATIONS DE STEVE VOGL

VITO RIZZUTO: Ancien parrain de la mafia montréalaise mort de façon naturelle le 23 décembre 2013. Condamné à dix ans de prison aux États-Unis pour avoir comploté pour les meurtres de trois capitaines rebelles du clan Bonanno à New York en 1981.

GREGORY WOOLLEY: Chef de gang de Montréal. L'enquête Magot-Mastiff menée de 2013 à 2015 a démontré qu'il servait de pivot entre les motards, la mafia et les gangs de rue. Condamné récemment à huit ans de pénitencier pour gangstérisme et trafic de stupéfiants. En janvier 2016, Vogl a dit à des policiers d'Éclipse que cela avait été une erreur d'arrêter Woolley dans l'opération Magot-Mastiff en novembre 2015 « car c'est lui qui contrôlait les gangs de rue à Montréal », a raconté le sergent-détective Robert Mansueto. 

LEONARDO RIZZUTO: Il est le fils cadet du défunt parrain de la mafia. Arrêté et accusé de gangstérisme et trafic de stupéfiants à l'issue de l'enquête Magot-Mastiff, il a été libéré, car l'écoute captée par la police dans le bureau de l'ancien criminaliste Loris Cavaliere a été déclarée illégale par un juge. Il fait toujours face à des chefs de possession d'arme et de cocaïne. 

VITO SALVAGGIO: Il est considéré comme une étoile montante de la mafia montréalaise et un fidèle des Rizzuto. À l'issue de l'opération Printemps 2001 qui a frappé les motards, Salvaggio a été accusé de complot et de trafic de stupéfiants, et condamné à quatre ans de pénitencier. 

NICOLA SPAGNOLO: Fidèle des Rizzuto, Nicola Spagnolo a des antécédents criminels de possession d'arme, notamment. Il est le fils de Vincenzo Spagnolo, l'ancien confident de Vito Rizzuto assassiné chez lui en octobre 2016.

LORIS CAVALIERE: Ancien avocat du clan Rizzuto, Loris Cavaliere a été arrêté dans l'opération Magot-Mastiff et accusé de gangstérisme et de possession d'arme. Il a plaidé coupable et a été condamné à 34 mois de pénitencier. Il n'a plus le titre d'avocat. 

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l'adresse postale de La Presse.