Après l'année la plus meurtrière pour les piétons en cinq ans à Montréal, deux personnes sont mortes happées par des camions depuis le 1er janvier. L'organisme Piétons Québec souhaite revoir la réglementation.

Mis à jour le 28 janv. 2019
NICOLAS BÉRUBÉ LA PRESSE

Son café matinal à la main, Christian Floch est sorti sur le trottoir à temps pour voir une scène qui tourne en boucle dans son esprit depuis.

Juché dans sa cabine, le conducteur d'un camion à ordures venait de happer une piétonne - une dame de 79 ans. La victime gisait dans la neige.

« J'étais sans mot, dit M. Floch. Je voulais aider la dame, mais j'ai bien vu qu'elle ne bougeait pas. Il n'y avait rien à faire. »

L'assistant du conducteur du camion est descendu, a regardé la victime et s'est écrié : « Ostie de Montréal ! », se souvient M. Floch. « Je lui ai dit que c'était un manque de respect total. »

La collision est survenue sur l'avenue du Parc mardi dernier, vers 8h40. Le conducteur du camion à ordures sortait d'une ruelle et s'est engagé vers le nord sur l'avenue, près du boulevard Saint-Joseph, quand il a happé la piétonne.

« Il y avait un énorme banc de neige sur le coin de la ruelle, dit M. Floch. Le conducteur n'a peut-être pas vu la dame, étant donné que les camions à ordures ont des angles morts gigantesques. »

Deuxième victime

Cette piétonne est la deuxième personne se déplaçant à pied à perdre la vie à Montréal depuis le début de l'année. Un homme de 53 ans est mort le 13 janvier après avoir été percuté à l'angle des boulevards René-Lévesque et Saint-Laurent. Là encore, un camion était en cause.

Jeanne Robin, porte-parole pour l'organisme Piétons Québec, note qu'il est impératif de revoir la réglementation sur les camions en ville dans le contexte de l'adoption par la Ville de Vision Zéro, un engagement qui vise à réduire au maximum le nombre des morts et des blessures graves dans les rues de Montréal.

Mme Robin note que lorsqu'un véhicule lourd est impliqué dans une collision avec un usager vulnérable comme un piéton ou un cycliste, les chances de survie de ce dernier sont divisées par trois en comparaison d'une collision avec une automobile.

« Chaque fois qu'une collision comme celle-là survient, on se dit qu'il faut changer les choses », dit-elle. Après des consultations importantes en 2018, le plan d'action Vision Zéro de la Ville de Montréal doit être présenté ce printemps, note Marilyne Laroche Corbeil, relationniste à la Ville de Montréal, qui ajoute que « toute modification réglementaire entourant le Code de la sécurité routière doit d'abord être approuvée par le ministère des Transports du Québec, et [que] la réglementation concernant les véhicules relève de Transports Canada ».

L'aménagement urbain de même que la formation des conducteurs et des professionnels de la route font aussi partie des solutions. « Ces conducteurs sont sur la route pour enlever les ordures, mais leur travail, c'est aussi de protéger les piétons. Je suis convaincue que ce qui s'est passé est dramatique pour eux. Mais il y a sans doute encore des améliorations à apporter. »

Le conducteur impliqué dans la collision de mardi travaillait pour l'entreprise TTI Environnement. TTI Environnement n'a pas rappelé La Presse.

Camions mal conçus ?

La question demeure : malgré la bonne volonté des chauffeurs, les véhicules lourds qu'ils conduisent sont souvent dotés d'une cabine surélevée qui offre une mauvaise vision de l'espace environnant. Dans ce contexte, les conducteurs ont beau être vigilants, reste que leur travail consiste à piloter un camion de 10 tonnes dans les quartiers les plus peuplés au pays sans voir correctement autour d'eux.

Stéphane Lacroix, porte-parole du syndicat des Teamsters, qui représente plus de 5000 camionneurs au Québec, est d'avis que la question du design des camions se pose.

« Je suis allé en vacances à Paris ces deux dernières années, et j'ai pu voir que les camions à ordures dans les rues de Paris étaient beaucoup plus petits qu'à Montréal, dit-il. La cabine de ces camions est beaucoup plus basse, de sorte qu'il est à peu près impossible de ne pas voir les piétons. »

Pour M. Lacroix, chaque collision est tragique. « On est désolé que ce soit arrivé, et je suis convaincu que le camionneur doit être anéanti » dit-il, ajoutant que l'employé impliqué dans la collision de mardi dernier n'était pas membre de son syndicat.

« Les automobilistes, les cyclistes, les piétons, les camionneurs... Il faut que tout le monde mette l'épaule à la roue pour la sécurité. » - Stéphane Lacroix, porte-parole du syndicat des Teamsters

Le problème de la sélection des camions autorisés à circuler en ville est au coeur des préoccupations de plus en plus de grandes villes du monde, dont Londres, qui a entrepris d'accorder un « pointage » aux différents types de camions en fonction de la taille de leurs angles morts. À partir de 2020, les camions affichant les pires résultats ne seront plus autorisés dans la mégalopole anglaise, note Jeanne Robin.

« Il faut, avant tout, se dire que ce n'est plus acceptable, dit-elle. Je pense que c'est ce que la société est en train de se dire de plus en plus. »

Sans se prononcer sur le comportement du chauffeur lors de la collision de mardi, Christian Floch note que les conducteurs des camions à ordures roulent souvent beaucoup trop vite dans son quartier.

« Je comprends que ce n'est pas un métier facile... Les camions à ordures peuvent arriver sur toi de n'importe où, n'importe quand. Les conducteurs sont pressés, mais un camion de cette grosseur-là, ça ne freine pas facilement. »

Photo Patrick Sanfaçon, La Presse

Christian Floch