Conséquence directe de la vague de chaleur qui a déferlé sur le sud du Québec au cours de la dernière semaine, la morgue de Montréal se retrouve bondée. Le Bureau du coroner a même dû conclure une entente avec une maison funéraire pour accueillir une partie des dépouilles, a appris La Presse.

Simon-Olivier Lorange LA PRESSE

« À ma connaissance, c'est la première fois que ça arrive dans des circonstances normales », a avancé hier le Dr Jean Brochu, coroner à Montréal. Selon lui, seules des rénovations aux installations de la rue Parthenais avaient rendu nécessaire le déplacement de corps par le passé.

Selon le Dr Brochu, une proportion « non négligeable » des 128 places disponibles de la morgue est occupée en permanence par des corps non réclamés.

« Ça arrive qu'on frise la pleine capacité, mais là avec une quinzaine de corps qui arrivent par jour, on ne fournit pas », a-t-il résumé. Selon le bilan dressé hier par la direction régionale de santé publique de Montréal, on dénombrait 28 personnes ayant perdu la vie dans des circonstances « probablement liées à la chaleur ».

Dans une note interne que La Presse a obtenue, la coroner en chef du Québec, Pascale Descary, a signalé à ses employés les problèmes de surpopulation à la morgue. Elle invite les coroners à « faire [leurs] ordonnances d'expertise le plus rapidement possible » et à « communiquer rapidement avec la famille afin qu'elle puisse prendre en charge la dépouille dès le moment de sa libération », et ce, dans le « but de favoriser une meilleure gestion des installations en cette période exceptionnellement achalandée. »

Personnes seules 

Depuis une semaine, la santé publique souligne à quel point les personnes âgées en situation de vulnérabilité et vivant seules sont à risque.

De fait, Jean Brochu rapporte que plusieurs des corps examinés par les coroners au cours des derniers jours étaient dans un état de putréfaction avancé, après avoir passé parfois jusqu'à deux journées à la chaleur dans un logement avant d'être trouvés.

« Ce sont de toute évidence des personnes isolées, qui n'avaient pas de contacts sociaux ou de proches pour s'occuper d'elles. »

- Le Dr Jean Brochu, coroner

Tous les décès associés à la vague de chaleur sont considérés comme « traumatiques » et font l'objet d'une enquête du coroner. Les données recueillies permettent d'établir des tendances et sont susceptibles d'influer sur l'intervention de la Santé publique à l'avenir. 

Par exemple, en 2010, alors qu'une vague de chaleur avait coûté la vie à 106 personnes, le coroner avait signalé que 11 de ces personnes étaient sous médication psychotrope. Une étude plus exhaustive sur la vulnérabilité des personnes présentant des problèmes de santé mentale en situation de canicule a donc été amorcée, souligne un rapport publié par le directeur de santé publique de l'époque.

Les aînés à risque 

La Dre Mylène Drouin, directrice régionale de santé publique de Montréal, confirme qu'une « grande proportion » des 28 personnes mortes dans la métropole pendant la canicule vivaient seules. La quasi-totalité était âgée de 60 à 93 ans. Aucune n'avait de climatiseur à la maison.

En outre, 10 d'entre elles étaient aux prises avec un problème de santé mentale, et autant souffraient d'une maladie chronique.

Plusieurs vivaient dans de hautes tours d'habitation et « dans une large proportion » plus haut que le troisième étage.

À la santé publique, une attention particulière est désormais portée aux maisons de chambres (3 morts) et aux résidences privées pour aînés (7 morts).

Dans ces résidences, la Dre Drouin signale qu'il y a pourtant des aires climatisées ; encore une fois, ce sont vraisemblablement des personnes qui sortaient peu de leur chambre qui ont été trouvées sans vie.

« Chaque année, les établissements de santé ont l'obligation d'établir une liste de la clientèle vulnérable, rappelle la Dre Drouin. On a donc pu contacter ou visiter ces personnes au cours des derniers jours. Malheureusement, il reste des personnes isolées qui n'étaient sur aucune liste. »

La santé publique a toutefois multiplié les efforts depuis une semaine afin d'installer des « filets de sécurité » pour les personnes à risque, avec l'aide notamment des services d'urgence qui ont procédé à du porte-à-porte dans des zones critiques de la ville. Plusieurs maisons de chambres attenantes à ces zones ont été ajoutées à la ronde de porte-à-porte.

Les visites aux personnes vulnérables continuent aujourd'hui, alors que l'on décidera si la veille se poursuit ou non. On attendra pour ce faire que les « indicateurs » reviennent à la normale - par exemple le volume d'appels reçus par Urgences-santé.

Le bilan grimpe à 54 morts 

Le ministère de la Santé dénombre maintenant 54 morts « potentiellement liés » à la vague de chaleur, selon le bilan dressé hier après-midi. Québec précise qu'il s'agit d'un bilan « provisoire », car des investigations sont en cours pour déterminer les causes exactes des décès.

C'est la métropole qui a été le plus durement affectée avec un total de 28 morts. L'Estrie (9), la Mauricie (7) et la Montérégie (6) sont les autres régions le plus touchées.

Le prochain bilan du Ministère sera disponible lundi seulement.

« Mentionnons que tous ces décès sont survenus chez des personnes vivant dans la communauté, hors des établissements du réseau », a indiqué hier le cabinet de la ministre déléguée à la Santé publique, Lucie Charlebois.

Fin de la vague de chaleur

La vague de chaleur qui a frappé le Québec pendant près d'une semaine a pris fin hier matin avec l'arrivée d'un front froid qui traverse la province. Dans la métropole, le mercure s'est maintenu un peu au-dessus de 20 degrés hier. Les effets de la canicule peuvent cependant perdurer de 24 à 48 heures après le retour à la normale de la température notamment en raison de l'épuisement du corps, surtout chez les personnes âgées, et parce que la chaleur peut rester accumulée dans les édifices.

- Avec Fanny Lévesque, La Presse