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Les deux familles de Renaud

Né au Pérou, Renaud Vinet-Houle a été adopté... (Photo Alain Roberge, La Presse)

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Né au Pérou, Renaud Vinet-Houle a été adopté par une famille québécoise à l'âge de 7 mois. Il lui a suffi de quatre messages dans un espagnol approximatif lancés sur Facebook en octobre 2008 pour retrouver sa famille biologique.

Photo Alain Roberge, La Presse

«Pouvez-vous me répondre, s'il vous plaît? Je veux juste savoir si nous sommes dans la même famille...»
Renaud Vinet-Houle a envoyé ce message sur Facebook comme on jette une bouteille à la mer.

Le message était dans un espagnol approximatif, obtenu grâce à un traducteur automatique sur l'internet: «Hola, puede usted answer mi por favor...»

Après trois messages restés sans réponse, un jour d'octobre 2008, Renaud a finalement reçu une réponse d'un certain Carlos. Carlos, son frère, dont il ignorait l'existence jusque-là et dont il ne parlait même pas la langue. Trois petits clics sur le réseau social Facebook lui auront ainsi permis de rattraper 24 ans. Trois clics qui ont changé sa vie du tout au tout.

Né au Pérou, Renaud a été adopté à l'âge de 7 mois. Il a grandi à Montréal. Sa mère adoptive, Dannielle Vinet, n'oubliera jamais ce jour où elle a reçu un télégramme lui disant qu'un magnifique bébé garçon l'attendait au Pérou, prêt à être adopté. Elle n'oubliera jamais non plus ce moment où elle a pris son fils dans ses bras pour la première fois. Comme un accouchement, la grossesse en moins, raconte la mère, qui a eu trois enfants biologiques par la suite. «C'était un choc, mais un choc heureux. Une minute, je n'avais pas de bébé. L'instant d'après, on me le présente.»

À l'époque, Dannielle Vinet ne savait que peu de choses sur les parents qui avaient offert leur enfant en adoption. L'avocat qui s'était occupé des formalités lui avait dit que la famille, qui avait déjà deux autres enfants, était très pauvre. La mère adoptive a toujours pensé aux parents biologiques. «Si seulement je pouvais leur dire qu'il est bien», se disait-elle souvent.

Réal Houle, le père adoptif de Renaud, s'est toujours dit que cet enfant était un «prêt». «Moi, je ne pouvais pas en avoir. Eux, ils ne pouvaient pas le faire vivre», dit-il, la gorge nouée.

À Montréal, Renaud n'a jamais manqué de rien. L'histoire de son adoption n'a jamais été un secret. Elle ne l'a jamais obsédé outre mesure. Mais lors d'un voyage au Pérou, à 23 ans, la question de ses origines s'est posée pour la première fois avec plus d'acuité. Il croisait des gens qui lui ressemblaient et se disait: «Lui, c'est peut-être mon frère. J'aurais pu être ici, mener cette vie-là.»

Huit mois plus tard, un accident qui a failli lui coûter la vie a eu l'effet d'un catalyseur pour Renaud. Une nuit, il s'est endormi au volant. Collision frontale. Fracture du fémur. Longue convalescence. Beaucoup de temps pour réfléchir. Et cette envie d'entreprendre des démarches pour retrouver sa famille biologique, avec pour seul indice son nom à la naissance. Un mois plus tard, après avoir envoyé trois messages sur Facebook, Renaud a ainsi levé le voile sur tout un pan de sa vie, écrit dans une langue qu'il ne connaissait même pas.

Sur un coup de tête, le 31 décembre, peu de temps après avoir retrouvé sa famille péruvienne sur l'internet, Renaud a décidé de se rendre au Pérou. Sa soeur Jessica, la seule qu'il avait mise au courant de ses plans, est venue le chercher à l'aéroport. Devant une église de Lima, sous un ciel illuminé par les feux d'artifice du jour de l'An, Renaud a fait une surprise à sa mère biologique, Saturnina. Il est allé la prendre dans ses bras après 24 ans de séparation. Vingt-quatre ans après ce jour planté comme un couteau dans sa vie. Ce jour où elle avait donné son fils en adoption contre son gré en hurlant: «Mon bébé!»

Le bébé était devenu un homme qui la dépassait d'une tête. Elle n'avait jamais cessé de penser à lui. Elle n'avait jamais cessé de se sentir coupable et triste. Chaque année, le jour de son anniversaire, elle pleurait. Elle avait toujours l'espoir de le retrouver. «Je me demandais toujours: qu'est-il devenu? Est-il vivant? Est-il mort?» raconte avec émotion Saturnina, jointe à Lima.

La décision de donner l'enfant en adoption avait été improvisée, raconte-t-elle. En même temps, avaient-ils vraiment le choix? «Son papa n'avait pas de travail. Nous n'avions pas de maison. Nous avions des bouts de carton comme toit. Nous n'avions rien à manger, pas d'eau, rien!»

Quand elle a revu Renaud pour la première fois, Saturnina lui a posé plein de questions.

«As-tu été heureux, mon fils? As-tu été bien traité?

- Oui, je n'ai jamais manqué de rien», a dit Renaud à sa mère, qu'il n'appelle jamais maman.

Renaud a aussi rencontré son père biologique, aujourd'hui séparé de sa mère. Ce père qui, dans un état de grande détresse, avait fait les arrangements pour l'adoption sans le consentement de la mère. «J'imagine que tu ne me le pardonneras pas, a-t-il dit.

- Si tu ne l'avais pas fait, je serais peut-être mort.»

Renaud a vu le fossé entre sa vie et celle qu'il aurait eue s'il n'avait pas été adopté. Il a compris à quel point il avait été choyé. Il m'a écrit lui-même pour me raconter son histoire. Une histoire qui le rend heureux et qu'il voulait partager. «Pour répandre l'idée que tout est possible.»

Il a monté une vidéo dans YouTube avec une chanson que Francis Cabrel a écrite pour sa fille, adoptée au Vietnam. On y voit défiler l'histoire de Renaud en photos, depuis le jour où ses parents adoptifs l'ont pris dans leurs bras pour la première fois, en octobre 1984, jusqu'aux feux d'artifice de Lima et la rencontre entre «ses deux mamans».

La chanson est telle une lettre envoyée à une mère inconnue qui donne son enfant en adoption. «Vous l'avez posé dans l'ombre et l'ombre vous a reprise.» Contrairement au scénario de Cabrel, la mère adoptive de Renaud, Dannielle, a pu remettre en mains propres à Saturnina une lettre qu'elle lui avait écrite. Elle lui avait aussi préparé un album de 450 photos pour qu'elle puisse feuilleter la vie de son fils, de la petite enfance à l'âge adulte. «Je n'avais jamais pensé vivre ça. C'était très émouvant», raconte la mère adoptive.

«Maintenant, je sais qu'il est bien, dit Saturnina, extrêmement touchée. Je suis très reconnaissante envers ces gens qui se sont occupés de mon fils et qui ont fait tant de sacrifices pour lui. Je ne crois pas que mes mots puissent être assez forts pour exprimer ma gratitude.»

Pour la mère adoptive, l'expérience s'est révélée plus douloureuse par moments. «Quand on demande à Renaud ce qu'en pense sa mère et qu'il répond: "Laquelle?", c'est comme si ces 25 ans passés avec lui, tout d'un coup, ne comptaient plus», raconte-t-elle, la voix étranglée par l'émotion. D'une certaine façon, elle s'est sentie dépossédée. Ce n'est ni l'attention ni l'amour qu'il donne à sa famille biologique qui la dérangent, dit-elle. «C'est le peu qu'il nous reste à nous, sa famille ici.»

Renaud vit une lune de miel. Il a l'impression d'avoir comblé un vide dont il ignorait l'existence. Il essaie de rattraper le temps perdu. Il a appris l'espagnol. Il se sent investi d'une mission. Il essaie d'adoucir le quotidien de sa famille péruvienne. Son père adoptif a l'impression que les retrouvailles ont permis à son fils de revoir ses valeurs. «Le fait d'avoir vu la misère, ça l'a rassis.»

Ce que vit Renaud est le propre de bien des enfants adoptés, note l'anthropologue Françoise-Romaine Ouellette, spécialiste de l'adoption. Il est fréquent qu'un jeune qui retrouve sa famille biologique vive une lune de miel assez intense, souvent difficilement vécue par sa famille adoptive. «Mais le plus souvent, au terme de la période de retrouvailles, tout finit par reprendre sa place, tant la famille biologique que la famille adoptive.»

Saturnina aimerait que la belle histoire de son fils perdu et retrouvé puisse inspirer d'autres parents séparés de leurs enfants. «Pour montrer qu'il ne faut jamais perdre espoir.»




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