Près de trois ans après avoir annoncé son intention d’interdire les pesticides néonicotinoïdes, notamment responsables de l’effondrement des populations d’abeilles dans le monde et interdits en Europe, le gouvernement canadien change d’avis.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Ottawa opte plutôt pour des « restrictions supplémentaires » qui entreront en vigueur d’ici deux ans, a-t-il annoncé mercredi, suscitant l’inquiétude des apiculteurs et des groupes de défense de l’environnement.

La décision porte sur deux des trois types de néonicotinoïdes homologués à des fins agricoles au pays : la clothianidine et le thiaméthoxame.

Elle fait suite aux examens spéciaux des risques posés sur les invertébrés aquatiques menés par l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA), qui relève de Santé Canada.

« On a conclu qu’une interdiction complète des néonicotinoïdes n’est pas justifiée », a déclaré le directeur général des évaluations environnementales de l’ARLA, Scott Kirby, au cours d’une conférence téléphonique.

L’ARLA estime que les risques que représentent ces deux pesticides sont « acceptables » dans la plupart des cas et, lorsqu’ils ne le sont pas, que des « mesures d’atténuation » sont suffisantes.

Quid du principe de précaution ?

« On ne voit nulle part [dans les décisions] le principe de précaution, qui est pourtant enchâssé dans la loi canadienne sur les pesticides », souligne Louise Hénault-Ethier, cheffe des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki.

Elle déplore l’absence d’évaluation de l’effet des néonicotinoïdes sur le reste de la chaîne alimentaire, dont les invertébrés aquatiques sont la base.

C’est une gestion du risque qui est questionnable.

Louise Hénault-Ethier, de la Fondation David Suzuki

La chercheuse qualifie d’« insuffisante et incomplète » l’évaluation que fait l’ARLA des pesticides, en ne tenant pas compte de leur effet cumulatif, aspect que dénonce également la deuxième vice-présidente du syndicat des apiculteurs et apicultrices commerciaux du Québec, Julie Fontaine.

« L’ARLA homologue une molécule, mais elle ne regarde pas le mélange de molécules qui est utilisé en champs », dit-elle, expliquant que certains adjuvants, qui servent par exemple d’agents moussants, sont parfois eux-mêmes des pesticides.

Est-ce que quelqu’un a déjà vérifié la synergie que ça donne ? Ben non, ils ne font pas ça !

Julie Fontaine, des Apiculteurs et apicultrices du Québec

Équiterre, qui se penche depuis longtemps sur les effets des pesticides, a également fustigé la décision d’Ottawa.

« Le consensus scientifique indique clairement que les néonicotinoïdes causent des dommages importants aux écosystèmes [et sont] une sérieuse menace pour la biodiversité et en particulier pour les pollinisateurs, mais on propose seulement des demi-mesures pour s’y attaquer », a déclaré Nadine Bachand, analyste senior en agriculture de l’organisation, dans un courriel à La Presse.

Doses réduites et zones tampons

L’ARLA avait annoncé en 2018 son intention d’interdire les usages extérieurs des néonicotinoïdes en raison de leurs risques sur les organismes aquatiques.

Mais elle dit avoir reçu « beaucoup d’information » par la suite, notamment un « grand nombre de données sur la surveillance des eaux », qui l’ont convaincue de changer son fusil d’épaule, a affirmé Scott Kirby.

Les restrictions annoncées par Ottawa sont essentiellement une réduction des doses utilisées et l’ajout de zones tampons, a-t-il expliqué.

Certaines utilisations relativement à la culture des pommes de terre, des légumes-feuilles et des oignons seront aussi interdites.

Les fabricants disposent de 24 mois pour que l’étiquetage de leurs produits soit conforme aux nouvelles normes, ce qui signifie donc que l’usage actuel pourrait perdurer encore deux ans, a reconnu l’ARLA.

L’examen spécial des risques posés par le troisième néonicotinoïde, l’imidaclopride, « achève », et la décision sera rendue « plus tard en 2021 », a indiqué Scott Kirby.

Interdits en Europe

Les néonicotinoïdes sont interdits en Europe depuis 2018 ; seule l’utilisation en serre y demeure permise.

La France va même plus loin, en interdisant également tous les pesticides qui agissent comme des néonicotinoïdes, afin de contrer les manœuvres de l’industrie, qui remplace les produits interdits par d’autres ayant les mêmes propriétés.

Louise Hénault-Ethier y voit une approche qui repose davantage sur la précaution.

Le fardeau de la preuve est inversé, là-bas. Ici, c’est “prouve-moi que c’est dangereux et je vais le retirer du marché”.

Louise Hénault-Ethier, de la Fondation David Suzuki

Cette approche paralyse d’ailleurs l’ARLA, qui croule constamment sous les « nouvelles informations » à analyser, déplore Julie Fontaine.

La décision d’Ottawa devrait toutefois avoir une portée plus limitée au Québec, où les trois néonicotinoïdes autorisés au Canada sont maintenant « sous prescriptions agronomiques », ce qui signifie qu’ils ne peuvent être utilisés qu’avec l’accord d’un agronome.

« Le Québec est tellement en avance sur le fédéral, affirme Julie Fontaine. On est à des années-lumière. »

Que sont les néonicotinoïdes ?

Les néonicotinoïdes sont des insecticides dits « systémiques », car ils sont absorbés par la plante et transportés vers tous ses tissus. Ces dérivés de la nicotine, qui agissent sur le système nerveux central des insectes, sont jugés responsables de l’effondrement des pollinisateurs à l’échelle mondiale, particulièrement des abeilles et des bourdons. Ils entraînent aussi de nombreux effets non létaux, estiment les scientifiques, perturbant notamment la mémoire et la capacité de vol chez les insectes ou encore la capacité des vers de terre à creuser le sol. Ils peuvent aussi avoir des effets dévastateurs sur les populations d’invertébrés aquatiques lorsque leur concentration est trop élevée dans l’eau.