La déforestation, causée notamment par la production de charbon, est un problème criant en Haïti. Dans le nord du pays, une entreprise et une ONG québécoises mènent un projet pour contrer la tendance en plantant des arbres à croissance rapide et à fort rendement énergétique. Le reboisement permet de régénérer les sols, afin qu’ils soient cultivables à nouveau, et de capter du gaz carbonique.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Edouard Plante-Fréchette Edouard Plante-Fréchette
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Des fillettes posent sur des gaules, de longs et minces troncs d’arbres qui serviront à la construction d’habitations ou la fabrication de charbon, prélevées dans le village d’Acul Samedi, où une entreprise et une ONG québécoises pilotent un projet de reboisement.

(Acul Samedi, Haïti) Les acacias, semés il y a moins de deux ans, le dépassent déjà largement.

« Les arbres poussent plus vite », s’enthousiasme Abner Florvil, qui envisage une première coupe dès cette année, pour faire du charbon, alors qu’il faut d’ordinaire patienter trois à quatre ans.

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Abner Florvil au cœur d’une forêt énergétique du projet KLIMA semée en 2019 et dont les arbres le dépassent déjà.

Cette croissance rapide de la végétation est le résultat d’un projet québécois de reboisement dans le nord-est d’Haïti, misant sur des « forêts énergétiques » à haute densité, piloté par l’entreprise Viridis Terra et le Centre d’étude et de coopération internationale (CECI), une organisation non gouvernementale, et qui a obtenu un financement de 1 million de dollars de Québec par l’entremise du Fonds vert.

Il mise sur des essences qui ont une croissance rapide, mais aussi un « fort pouvoir calorifique », comme l’acacia, le faux mimosa (leucaena leucocephala) et le bayahonde (prosopis juliflora), explique l’agronome Frény Alcinat, du CECI.

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L’agronome Frény Alcinat observe un jeune plant de faux mimosa semé en 2019. Il s’agit de l’une des trois essences utilisées dans le cadre du projet de reboisement KLIMA en raison de leur croissance rapide et de leur fort pouvoir calorifique.

C’est un bois qui produit beaucoup plus de chaleur pour une quantité donnée, qui est plus résistant, donc qui prend plus de temps à brûler.

Frény Alcinat, agronome

Le charbon demeure massivement utilisé pour la cuisson des aliments en Haïti, où de vastes parties du pays ne sont pas électrifiées et, pour celles qui le sont, l’approvisionnement est défaillant ; le reboisement doit donc en tenir compte.

Viridis Terra calcule qu’il suffirait d’implanter sur 7 % du territoire d’Haïti sa méthode de forêts énergétiques à haute densité pour combler la totalité de la demande en charbon du pays, et donc de renverser le rythme de la déforestation.

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La déforestation, importante en Haïti, engendre des problèmes d’érosion et de dégradation des sols, qui rendent le pays encore plus vulnérable aux aléas du climat.

Reboiser efficacement

La croissance rapide des arbres semés par le CECI et Viridis Terra est d’autant plus surprenante qu’elle se produit sur une terre qui était dégradée, où plus rien ne poussait très bien.

« Auparavant, cette parcelle était une sorte de brousse », raconte Frény Alcinat, du CECI.

Car la déforestation n’entraîne pas que la disparition du couvert forestier ; elle contribue à l’appauvrissement des sols, dont les nutriments sont lessivés par l’érosion, et à l’assèchement des nappes phréatiques.

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La déforestation engendre des problèmes d’érosion et de dégradation des sols qui rendent le pays encore plus vulnérable aux aléas du climat.

Alors qu’Haïti subit de plein fouet les effets des changements climatiques, la déforestation et ses conséquences rendent le pays encore plus vulnérable aux aléas du climat ; de nombreux bailleurs de fonds financent donc des projets de reboisement.

Celui du CECI et de Viridis Terra, baptisé KLIMA (acronyme venant de son appellation créole, « konbit pou lite kont chanjman klimatik », qui signifie « travailler ensemble pour lutter contre les changements climatiques »), utilise les techniques développées par la jeune entreprise de Lévis dans la restauration de sites miniers au Canada.

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Quelque 200 hectares de terres dégradées ont été reboisés dans le cadre du projet KLIMA, dans le nord-est d’Haïti.

Il se distingue entre autres parce qu’il recourt au semis direct plutôt qu’à la plantation, mais aussi par les travaux préalables de préparation du sol, notamment avec du compost.

« C’est ce qui a permis d’installer des forêts là où d’autres projets ont moins bien fonctionné », affirme Catherine Ruest Bélanger, directrice du département de foresterie et d’agroforesterie de Viridis Terra.

À certains endroits, les terres sont si dégradées qu’elles ne peuvent même pas répondre aux besoins énergétiques d’un jeune plant, d’où l’intérêt de partir de la semence, explique l’ingénieure forestière, qui était en Haïti avant les Fêtes pour observer l’évolution du projet.

PHOTO FOURNIE PAR VIRIDIS TERRA

L’ingénieure forestière Catherine Ruest Bélanger, directrice du département de foresterie et d’agroforesterie de Viridis Terra

On a calculé que c’est 10 fois moins cher, le semis direct.

Catherine Ruest Bélanger, ingénieure en foresterie chez Viridis Terra

L’entreprise prévoit d’utiliser ce modèle de reboisement pour régénérer des terres dégradées avec du financement privé dans des pays plus développés.

Charbon « carboneutre »

Contrairement à ce qu’il faisait dans le passé, Abner Florvil ne récoltera pas tous les arbres de sa parcelle, cette fois, et, surtout, il s’assura de les couper à au moins 70 cm du sol, ce qui créera des « rejets » sur le tronc.

« Les rejets poussent plus vite », puisqu’ils bénéficient du système racinaire déjà bien implanté de l’arbre, explique-t-il, envisageant un gain de temps appréciable.

En créant un cycle où les arbres transformés en charbon sont remplacés par d’autres arbres qui en produiront à leur tour, après avoir séquestré le carbone émis par les premiers, KLIMA permet de produire un charbon « carboneutre », estiment ses instigateurs, rappelant que l’objectif premier du projet est la réduction des gaz à effet de serre (GES).

La production de charbon en Haïti

  • Une façon plus efficace, mais plus coûteuse de faire du charbon est d’utiliser un four en briques. Abner Forvil, qui bénéficie du programme de reboisement KLIMA, est également le président du comité de carbonisation d’Acul Samedi. Ce sont les membres du comité qui s’occupent de carboniser le bois que les paysans du coin coupent sur leurs parcelles, puisque ce sont eux qui détiennent l’expertise pour faire fonctionner le four.

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    Une façon plus efficace, mais plus coûteuse de faire du charbon est d’utiliser un four en briques. Abner Forvil, qui bénéficie du programme de reboisement KLIMA, est également le président du comité de carbonisation d’Acul Samedi. Ce sont les membres du comité qui s’occupent de carboniser le bois que les paysans du coin coupent sur leurs parcelles, puisque ce sont eux qui détiennent l’expertise pour faire fonctionner le four.

  • Une femme remplit des sacs de charbon au marché de Sainte-Suzanne. Le charbon est souvent surnommé « l’or noir » d’Haïti ; il est une source de revenus importante pour de nombreux paysans. Contrairement aux récoltes, qui arrivent périodiquement, le charbon peut être produit et vendu n’importe quand.

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    Une femme remplit des sacs de charbon au marché de Sainte-Suzanne. Le charbon est souvent surnommé « l’or noir » d’Haïti ; il est une source de revenus importante pour de nombreux paysans. Contrairement aux récoltes, qui arrivent périodiquement, le charbon peut être produit et vendu n’importe quand.

  • Le marché du charbon à Cap-Haïtien, où se concentre la vente de cet « or noir ». Ce sont généralement les femmes qui le vendent, et les hommes qui le produisent. Un sac de 55 kg se vend 750 gourdes (12,75 $) en milieu rural, et jusqu’à 1200 gourdes (20 $) à Cap-Haïtien. Le prix du charbon est encore plus élevé durant la saison des pluies, quand il est plus ardu d’en produire.

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    Le marché du charbon à Cap-Haïtien, où se concentre la vente de cet « or noir ». Ce sont généralement les femmes qui le vendent, et les hommes qui le produisent. Un sac de 55 kg se vend 750 gourdes (12,75 $) en milieu rural, et jusqu’à 1200 gourdes (20 $) à Cap-Haïtien. Le prix du charbon est encore plus élevé durant la saison des pluies, quand il est plus ardu d’en produire.

  • Une femme et sa famille vendent de la nourriture dans la rue. Le charbon demeure massivement utilisé pour la cuisson des aliments en Haïti, où de vastes parties du pays ne sont pas électrifiées et, pour celles qui le sont, l’approvisionnement est défaillant. Le gaz, plus cher et sujet à des problèmes d’approvisionnement dans un pays abonné aux pénuries, n’est pas très utilisé.

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    Une femme et sa famille vendent de la nourriture dans la rue. Le charbon demeure massivement utilisé pour la cuisson des aliments en Haïti, où de vastes parties du pays ne sont pas électrifiées et, pour celles qui le sont, l’approvisionnement est défaillant. Le gaz, plus cher et sujet à des problèmes d’approvisionnement dans un pays abonné aux pénuries, n’est pas très utilisé.

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D’autant plus qu’un sol en santé, comme ceux régénérés dans le cadre du projet, séquestre aussi beaucoup de carbone, expliquent-ils.

Et cela entraîne un autre bénéfice : rendre ces terres dégradées cultivables à nouveau, selon le principe de l’agroforesterie, où différentes cultures se côtoient sur une même parcelle et où poussent aussi des arbres.

Juste le fait que les feuilles d’arbre tombent, ça amène une couverture de matière organique, ça amène des nutriments, ça protège le sol, et les racines protègent contre l’érosion, retiennent l’eau.

Catherine Ruest Bélanger, ingénieure en foresterie chez Viridis Terra

L’utilisation d’essences issues de la grande famille des légumineuses, qui « fixent l’azote dans le sol » et l’enrichissent, est aussi un atout.

Nouveau projet en démarrage

Trois ans après sa mise sur pied, après avoir reboisé 200 hectares de terres dégradées, le projet KLIMA tire à sa fin, dans le nord-est d’Haïti, mais un autre verra bientôt le jour dans le sud du pays.

Le CECI et Viridis Terra travaillent cependant à trouver une façon de poursuivre le travail commencé dans le Nord-Est, enthousiasmés par le succès obtenu.

« Ça a marché mieux qu’on pensait », se réjouit Catherine Ruest Bélanger.

Le taux de survie des arbres semés a atteint 80 %, alors que l’objectif était tout au plus de 60 %, et ce, en dépit de la sécheresse de 2019 qui a duré près de 10 mois.

« On a été obligés d’aller puiser de l’eau dans la rivière Marion pour arroser les plantations [manuellement], raconte Frény Alcinat. Sinon, on aurait tout perdu. »

> Ce reportage a été réalisé avec une bourse du Fonds québécois pour le journalisme international.

La Presse a compensé par l’achat de crédits carbone les émissions de gaz à effet de serre engendrées par les déplacements aériens et terrestres liés à ce reportage.

Des réalisations du projet KLIMA

Carbonisation du charbon améliorée

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L’agronome Frény Alcinat, du CECI, montre les tuyaux et les barils qui constituent la « meule améliorée », une technique développée dans le cadre du projet KLIMA pour capter les gaz à effet de serre générés par la fabrication de charbon et pour rendre le procédé plus efficace.

Le projet KLIMA a trouvé une façon de réduire les GES émis lors de la fabrication du charbon, en améliorant la technique traditionnelle de carbonisation, qui consiste à faire une « meule », un empilement soigné de bois recouvert de feuilles et scellé avec de la boue. La « meule améliorée » implique de placer des tuyaux sous le bois pour contrôler l’entrée d’air et d’installer une cheminée qui permet de récupérer les gaz sous forme liquide, en provoquant leur condensation. De plus, cette « meule améliorée » donne de meilleurs rendements ; elle peut produire jusqu’à trois fois plus de charbon avec la même quantité de bois que la technique traditionnelle. Elle a aussi l’avantage d’être mobile, contrairement à un four de carbonisation de briques.

Création d’un centre de compostage

  • Le centre de tri et de compostage de Dubré, à Milot, mis sur pied dans le cadre du projet KLIMA.

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    Le centre de tri et de compostage de Dubré, à Milot, mis sur pied dans le cadre du projet KLIMA.

  • Le centre de tri et de compostage de Dubré compostera notamment la bagasse, du fumier, des déchets organiques des marchés de la région, ainsi que des résidus alimentaires.

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    Le centre de tri et de compostage de Dubré compostera notamment la bagasse, du fumier, des déchets organiques des marchés de la région, ainsi que des résidus alimentaires.

  • Le projet devrait produire annuellement de 200 à 300 tonnes de compost qui servira notamment à un nouveau projet de reboisement.

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    Le projet devrait produire annuellement de 200 à 300 tonnes de compost qui servira notamment à un nouveau projet de reboisement.

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Pour que les arbres poussent sur des terres dégradées, il fallait leur donner un coup de pouce avec du compost. KLIMA s’est approvisionné auprès d’une organisation locale, qu’elle a ensuite aidée à mettre sur pied un centre de compostage industriel. L’infrastructure, qui venait d’amorcer ses activités lors du passage de La Presse, devrait atteindre son rythme de croisière d’ici la fin de l’été et produire de 200 à 300 tonnes de compost par année. Elle compostera notamment la bagasse — le résidu de la canne à sucre après qu’elle a été pressée —, le fumier et les déchets organiques des marchés de la région, mais aussi les résidus alimentaires des hôtels, restaurants et marchés de Cap-Haïtien. Ce compost servira notamment au nouveau projet de reboisement du CECI et de Viridis Terra dans le sud du pays.