S’attaquer à l’urgence climatique demande des citoyens des pays riches qu’ils réduisent rapidement l’utilisation de l’automobile, leur consommation de viande rouge ou leurs trajets en avion. Pourtant, la majorité des gens ne se sentent pas concernés et préfèrent tenir « les riches » responsables, révèle une étude allemande.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Les citoyens des pays riches n’ont jamais été aussi nombreux à dire qu’il faut faire plus pour combattre la crise du climat. Or, ils n’ont jamais été aussi nombreux à choisir de conduire un VUS 4X4 ou un pick-up, des véhicules qui émettent près de deux fois plus de gaz à effet de serre qu’une voiture familiale.

Derrière ce paradoxe se trouve un mécanisme psychologique qui fait porter aux autres – en l’occurrence aux « riches » – le poids du sort de la planète, révèle une étude réalisée auprès de plus d’un millier d’Allemands. La Presse s’est entretenue avec Susanne Stoll-Kleemann, titulaire de la chaire de science de la durabilité et de géographie appliquée à l’Université de Greifswald, en Allemagne, et coauteure de l’étude publiée dans le plus récent numéro de la revue Sustainability.

Q. Votre étude montre que 77 % des répondants disent qu’il faut faire plus pour combattre la crise climatique, mais dans le même temps, ils refusent de voir leur propre rôle dans la crise. Comment cela est-il possible ?

R. Les gens le font pour protéger leur propre intégrité. D’une part, ils ne veulent pas changer leur mode de vie et leurs habitudes, et d’autre part, ils ne peuvent pas admettre que leur mode de vie fait du mal aux autres. C’est trop lourd à porter, et changer ses comportements pour que les autres (les gens des pays pauvres, les jeunes) puissent en bénéficier n’est pas une motivation suffisante. On le voit : même changer de comportement pour sa propre santé (moins d’alcool, plus de sport, moins de sucre) est difficile. Dans leur propre tête, les gens ont une excuse pour leurs comportements polluants. Mais quand il est question des autres, ils ne peuvent pas accepter ou ressentir ce type d’excuse. Dans notre étude, les répondants blâmaient « les riches » ou « les gens égoïstes » pour leur train de vie haut en émissions de carbone. Ils attendent de voir ces gens changer leurs habitudes avant de changer les leurs.

Q. Cela mène bien sûr à l’inaction que l’on voit actuellement. Comment briser ce cercle vicieux ?

R. Il existe plusieurs façons d’y parvenir. Les gens ont besoin de modèles, de gens en chair et en os qui leur ressemblent et qui montrent que les modes de vie à faible émission de carbone peuvent être agréables à mettre en place. Les gens qui le font doivent avoir de la visibilité, notamment dans les médias, pour que d’autres puissent leur emboîter le pas. Par exemple, on pourrait voir des acteurs d’une série télé adopter des comportements faibles en émissions de carbone, et qui ont du plaisir à le faire.

Une autre avenue est d’encourager davantage les gens qui mettent déjà en pratique ces comportements. Par exemple, de dire aux végétariens (souvent des adolescentes) qu’ils ne sont pas étranges, mais absolument sur la bonne voie, que faire partie d’une minorité peut être une excellente chose et que la majorité peut avoir tort.

Q. Le fait que peu de gestes concrets en faveur du climat sont faits par le grand public vous fait-il croire que la solution se trouve davantage au niveau des actions gouvernementales et législatives ?

R. Je pense que le rôle du gouvernement est bien sûr de créer des possibilités (comme de bien meilleurs systèmes de transports publics) et des incitatifs (mettre fin aux subventions aux énergies fossiles) pour une vie à faibles émissions de carbone. Le public a raison de dire que les gouvernements ont failli à la tâche, notamment en étant ouverts au lobbying des industries polluantes. N’oublions pas que si nous sommes dans cette situation critique, c’est parce que les gouvernements ont échoué à la prévenir !

Personnellement, j’ai bon espoir – du moins, un peu – que le public va changer ses comportements parce que les voix des jeunes seront de plus en plus fortes. Je crois que le fait que les parents et les grands-parents aiment leurs enfants et leurs petits-enfants va réussir à briser l’inaction et l’emporter devant les habitudes, le confort et le déni.

> Lisez l’étude « Revisiting the Psychology of Denial Concerning Low-Carbon Behaviors : From Moral Disengagement to Generating Social Change », parue dans la revue Sustainability