L’argent a parlé cette semaine, et fort. La décision d’investir ou non dans une entreprise dépendra désormais de son risque climatique, a annoncé le plus important gestionnaire de fonds du monde, la société américaine BlackRock. Une prise de position déterminante, confirment les experts consultés par La Presse.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

« C’est un risque que les marchés ont tardé à refléter, mais je suis convaincu que nous sommes au bord d’une réorganisation fondamentale de la finance », a écrit le grand patron de BlackRock, Larry Fink, dans sa lettre annuelle aux PDG.

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Larry Fink, grand patron de BlackRock

BlackRock, qui gère plus de 7000 milliards US d’actifs, n’est pas le premier à s’inquiéter des effets des changements climatiques sur ses investissements à long terme. La firme s’inscrit dans la lignée d’autres initiatives internationales, comme la Net-Zero Asset Owner Alliance, dont la Caisse de dépôt et placement du Québec est l’une des instigatrices. BlackRock est aussi le plus récent membre du Climate Action 100+, un regroupement de plus de 370 investisseurs internationaux, dont la Caisse fait également partie.

« C’est le plus gros, ça ajoute du poids au mouvement qu’on a pu voir avec d’autres investisseurs », indique le professeur Michel Magnan, titulaire de la chaire de gouvernance d’entreprise Stephen A. Jarislowsky à l’Université Concordia.

« Ça valide ce que tout le monde disait et ça va accélérer les changements qu’on voit déjà », ajoute Ryan Riordan, directeur de la recherche au nouvel institut canadien pour la finance durable (Institute for Sustainable Finance), rattaché à l’Université Queen’s.

Virage remarqué

« C’est énorme, c’est le plus gros joueur qui manquait à la table », confirme Jean-Philippe Renaut, directeur général d’Æquo, firme montréalaise qui reçoit des mandats de grands détenteurs d’actifs (comme des caisses de retraite) pour inciter les entreprises cotées en Bourse à améliorer leurs pratiques environnementales, sociales et de gouvernance (ESG). 

C’est intéressant de voir que le volet actionnarial est le dernier bastion de la responsabilité sociale des entreprises aux États-Unis.

Jean-Philippe Renaut

BlackRock, qui a été la cible de pressions soutenues pour décarboner ses investissements, a eu droit à l’habituel mélange de commentaires encourageants et sceptiques de la part de groupes environnementaux. Il est vrai que sa nouvelle orientation ne changera pas tout du jour au lendemain.

Son engagement à retirer ses billes des sociétés réalisant plus de 25 % de leurs revenus avec le charbon thermique a été très remarqué. Mais ça ne l’oblige pas à sortir des combustibles fossiles… ni même du charbon thermique. Des sociétés comme Glencore, Anglo et BHP, qui comptent parmi les plus grands producteurs de charbon thermique, ne sont en effet pas concernées, puisque ce produit représente beaucoup moins du quart de leurs revenus, a calculé l’agence Bloomberg.

Pas la fin des projets carbone

Il ne faut pas non plus s’attendre à ce que l’exemple de BlackRock fasse boule de neige au point d’empêcher des projets de mines de charbon ou de sables bitumineux de trouver du financement. « Le désinvestissement fonctionne seulement si plus personne ne veut acheter de telles actions. Il est difficile d’imaginer que ça puisse se produire au Canada ou en Australie à très court terme », note Ryan Riordan.

Par contre, l’objection selon laquelle BlackRock aurait moins d’influence parce que la majorité de ses investissements se font par l’intermédiaire de fonds indiciels (dits passifs), et non directement dans les entreprises, ne tient pas la route, selon Jean-Philippe Renaut. « Ils ont quand même énormément de poids, les entreprises écoutent ce genre d’investisseurs. »

Michel Magnan, qui fait de la recherche en comptabilité environnementale depuis près de 30 ans, en témoigne : les pressions des marchés finissent par inciter les entreprises à s’améliorer. « Le secteur des papetières, qui était extrêmement polluant, n’est pas parfait, mais il y a certainement eu des progrès depuis 30 ans. Les grands manufacturiers de produits alimentaires, ça fait au moins une vingtaine d’années qu’ils font état de la réduction de leur utilisation de l’eau dans leur rapport annuel », donne-t-il à titre d’exemples.

Et BlackRock est loin d’être un cas isolé.

Cette semaine, on a aussi vu le groupe français Vinci, l’un des plus grands exploitants d’aéroports au monde, proposer de moduler les taxes aéroportuaires en fonction du niveau de pollution des avions.

En tête de liste

On a également vu les changements climatiques arriver au sommet de la liste des risques les plus redoutés pour la prochaine décennie, selon l’enquête annuelle du Forum économique mondial. Plus encore, les cinq premiers risques identifiés par les quelque 750 décideurs et spécialistes consultés sont tous reliés à l’environnement, du jamais vu. Il sera d’ailleurs beaucoup question de changements climatiques et d’environnement au Sommet de Davos la semaine prochaine. Est-ce que ça suffira à faire changer les choses ?

« C’est un miroir, ça reflète le fait que les entreprises, les gouvernements, les investisseurs, la finance s’en préoccupent. Je croise les doigts, mais je ne retiens pas mon souffle », commente Ryan Riordan.

« Tout effort qu’on fait est un effort dans la bonne direction. Et si, malheureusement, on manque notre cible et on réalise, dans 100 ans, qu’on a seulement limité le réchauffement à 2,2 °C, ce sera déjà mieux que 2,3 °C », fait valoir Jean-Philippe Renaut.