Il n’y a pas que l’Australie qui brûle. Au Canada, des chercheurs sont allés prendre le pouls de la forêt boréale dans le Nord-Ouest du pays, bravant autant les moustiques que les ours dans des zones reculées. Leur diagnostic : les incendies plus fréquents provoqués par les changements climatiques sont en train de transformer profondément nos forêts… et de les fragiliser.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

De grands incendies plus fréquents

En Australie, les changements climatiques favorisent les incendies de forêt. Les températures plus chaudes provoquent le même phénomène chez nous.

« Dans la forêt boréale canadienne, en parallèle au réchauffement accéléré, on observe depuis quelques décennies une recrudescence de la fréquence des grands incendies », dit Marc-André Parisien, chercheur scientifique à Ressources naturelles Canada. 

Au Québec et dans l’est du pays, le phénomène est pour l’instant compensé par une hausse des précipitations. Mais ce n’est pas le cas dans l’Ouest canadien, où des sécheresses rendent la végétation inflammable et provoquent des incendies plus fréquents et plus intenses. « Non seulement il y a une augmentation des conditions météorologiques favorables aux incendies, mais la saison des incendies est aussi deux semaines plus longue qu’il y a un demi-siècle », dit M. Parisien.

Le chercheur souligne que si la recrudescence des incendies chez nous fait moins les manchettes qu’en Californie, qu’en Australie ou que dans le bassin méditerranéen, c’est parce que ceux-ci ravagent des zones éloignées. 

« Ce n’est pas que les gens dans le Nord ne sont pas importants, et c’est tout un défi de les protéger des grands incendies. Mais il y a une grande différence avec la Californie, où il y a littéralement des millions de personnes à l’interface habitat-forêt », dit-il.

Intervalles entre les incendies réduits

Les incendies de forêt sont des phénomènes normaux qui participent à la régénération des forêts. Mais qui dit incendies plus fréquents dit forêts qui n’ont plus le temps de reprendre leur souffle entre les flammes. Alors qu’un territoire pouvait normalement subir un incendie tous les 30 à 100 ans, certains subissent maintenant des incendies à des intervalles beaucoup plus rapprochés.

Comment réagit la forêt à ces évènements en série ? Pour le savoir, des chercheurs de Ressources naturelles Canada ont décidé d’aller voir. Armés de cartes d’incendies, ils ont déterminé 50 zones ayant brûlé entre 1995 et 2015 en Alberta et dans les Territoires du Nord-Ouest, autour du Grand lac des Esclaves. 

La moitié des sites avaient bénéficié d’un intervalle entre deux incendies allant de 30 à 112 ans. L’autre moitié avait subi un autre incendie moins de 17 ans après le premier. 

PHOTO FOURNIE PAR RESSOURCES NATURELLES CANADA

Exemple d’un peuplement de pins gris pour un intervalle long et un intervalle court entre deux incendies de forêt 

Pour pouvoir établir des comparaisons, les chercheurs ont choisi les sites de façon à former des paires dans lesquelles la végétation et les conditions étaient similaires. « C’est un design auquel on a beaucoup réfléchi. Chaque intervalle court a été apparié à un intervalle long qui avait subi le même incendie et présentait le même écotype », explique M. Parisien.

Ours, moustiques et hélicoptères

Les chercheurs sont ensuite partis sur le terrain. Pendant six semaines, des équipes de cinq à sept personnes ont compté, mesuré et identifié les arbres présents, étudié la végétation au sol et ramené des échantillons de sol en laboratoire pour analyser leur composition. Nombre des sites n’étaient accessibles qu’en hélicoptère. 

« Les ours, là-bas, on est dans leur royaume. Il faut composer avec eux, il y en a tellement. L’été dernier, en deux semaines, on en a vu 100 », dit M. Parisien. Mais le pire pour les équipes était les moustiques et les autres insectes. « Pour les gens qui ne sont pas habitués ou qui réagissent aux piqûres, c’est un défi », dit le chercheur.

PHOTO FOURNIE PAR RESSOURCES NATURELLES CANADA

Les chercheurs Ellen Whitman et Marc-André Parisien sur le terrain dans les Territoires du Nord-Ouest

Les conifères pénalisés

L’un des constats les plus frappants révélés par ces travaux est que les conifères, pourtant les rois de la forêt boréale, sont frappés de plein fouet par des incendies rapprochés. La raison est simple : les arbres n’ont pas le temps d’atteindre la maturité nécessaire pour produire les graines enfermées dans les cônes qui leur permettent de se reproduire. 

Les feuillus, notamment le peuplier faux-tremble qui abonde dans les forêts étudiées, sont beaucoup moins touchés. Ces arbres comptent des parties souterraines qui ne meurent pas lors d’un incendie et qui font surgir de nouvelles tiges ici et là (on parle de stolons).

« La densité de feuillus est essentiellement la même, mais les conifères sont en chute libre. Ça fait en sorte que la forêt est beaucoup moins dense et que la voûte forestière est beaucoup plus ouverte », dit Marc-André Parisien. Si les feuillus sont ensuite victimes de sécheresse avant d’être assez forts pour bien résister aux aléas météorologiques, il y a même un risque que la forêt boréale se transforme en prairie.

Carbone et faune

Le spécialiste estime que ce changement rapide de la composition de la forêt boréale « n’est pas une bonne nouvelle ». « Si c’est une petite parcelle ici et là, ça ne change pas l’écologie du secteur. Mais le changement semble important et peut vraiment nuire à l’écologie d’un grand nombre d’espèces. On peut penser au caribou forestier, qui préfère de loin les forêts de conifères aux forêts de feuillus », dit Marc-André Parisien.

L’étude montre aussi que les sites qui brûlent souvent perdent la matière végétale qui s’y était accumulée au sol, ce qui laisse croire qu’ils libèrent plus de carbone qu’ils n’en captent. Un phénomène qui contribue aux changements climatiques et nous plonge en plein cercle vicieux.

> Consultez l’étude publiée dans la revue Nature Scientific Reports (en anglais)