(Ottawa) Le directeur parlementaire du budget estime que le gouvernement fédéral pourrait finir par perdre de l’argent avec l’oléoduc Trans Mountain s’il adoptait des mesures plus strictes pour lutter contre le changement climatique et si la demande de pétrole canadien devait diminuer.

Jordan Press
La Presse Canadienne

Le gouvernement fédéral a acheté en août 2018, pour 4,4 milliards, l’oléoduc Trans Mountain existant et les travaux inachevés visant à pratiquement tripler sa capacité de transport de pétrole. Or, les libéraux n’ont pas été en mesure de trouver un acheteur pour l’oléoduc qui relie les sables bitumineux de l’Alberta à un terminal maritime de la côte ouest. C’est maintenant le gouvernement canadien qui paie pour l’expansion de l’ouvrage, qui, selon l’estimation la plus récente, coûtera 12,6 milliards. L’augmentation de la capacité de l’oléoduc ne sera mise en service qu’à la fin de 2022.

Le directeur parlementaire du budget affirme, dans un rapport mis à jour, que l’oléoduc reste rentable sur la base des flux de trésorerie attendus, estimant que le gouvernement pourrait faire un profit de 600 millions en le revendant.

Mais Yves Giroux prévient aussi que tout pourrait changer en fonction de circonstances à la fois indépendantes du gouvernement et sous son contrôle, notamment des changements de politique climatique qui réduiraient la demande pour les produits pétroliers transportés par l’oléoduc.

M. Giroux fournit également un scénario qui tient compte de la promesse des libéraux d’atteindre des émissions nettes nulles d’ici 2050. Compte tenu du prix d’achat de 4,4 milliards, l’oléoduc accuserait alors une perte d’environ 1,5 milliard, estime le DPB.

Investir ces sommes dans l’énergie verte

Cette estimation fait dire aux groupes environnementaux que le gouvernement devrait dépenser moins pour l’oléoduc et plus pour la lutte contre le changement climatique.

« Cet oléoduc n’est rentable que dans le pire des scénarios climatiques, où le monde ne prend aucune nouvelle mesure contre les changements climatiques », a soutenu mardi Keith Stewart, de Greenpeace Canada. « Ce n’est pas un avenir sur lequel nous devrions parier plus de 12 milliards d’argent des contribuables », a-t-il fait valoir.

Le rapport du DPB déposé mardi est en fait une mise à jour d’un rapport déposé au début de 2019, qui évaluait le coût de l’oléoduc et de son expansion prévue dans une fourchette allant de 3,6 à 4,6 milliards. Cela semblait indiquer que le gouvernement avait peut-être payé trop cher il y a deux ans, en versant 4,4 milliards.

Les libéraux ont soutenu que les coûts en valaient la peine pour sauver un projet qui semblait voué à l’échec, alors que Kinder Morgan et ses investisseurs s’impatientaient des contestations judiciaires et de l’incertitude politique.

Malgré une série de victoires juridiques et l’investissement du gouvernement, l’oléoduc n’a jamais trouvé preneur. Or, le porte-parole néo-démocrate en matière de finances publiques, Peter Julian, croit que le rapport du DPB ajoute aux arguments selon lesquels Trans Mountain n’est pas économiquement viable. Il estime donc peu probable que les libéraux trouvent un jour un acheteur. Et plus on jette de l’argent dans ce projet, plus il sera difficile ensuite de l’annuler, a-t-il soutenu mardi en conférence de presse virtuelle.

Il a exhorté les libéraux à transférer les dépenses prévues pour Trans Mountain vers des projets sur les changements climatiques comme l’infrastructure d’énergie propre, « où il y a beaucoup plus de potentiel d’emplois ».

Des retards coûteux

Le rapport du DPB de l’année dernière estimait que le gouvernement perdrait plus de 2,5 milliards si on n’augmentait pas la capacité de l’oléoduc.

Dans son plus récent rapport, M. Giroux a estimé qu’un délai d’un an dans la mise en service de l’oléoduc augmenté se traduirait par une baisse de 400 millions de sa « valeur actualisée nette ». Une baisse de 10 % des coûts de construction porterait la marge bénéficiaire à 1 milliard de dollars ; si ces coûts augmentaient de 10 %, la valeur nette de Trans Mountain augmenterait tout de même de 200 millions.

Dans un communiqué, M. Giroux a déclaré que la précarité des perspectives était liée à la politique fédérale.

« La décision prise par le gouvernement du Canada d’acquérir, d’agrandir, d’exploiter puis d’un jour céder les actifs du réseau de pipelines Trans Mountain demeure profitable, écrit-il. Toutefois, la profitabilité des actifs dépend fortement de la position du gouvernement fédéral à l’égard du climat et du taux d’utilisation de la capacité du pipeline. »

Pour Amara Possian, directrice de la campagne canadienne pour l’organisme 350.org, le rapport du DPB indique clairement que le gouvernement fait maintenant face à un choix clair. « Agir sur le changement climatique et Trans Mountain ne font pas bon ménage et nous devons tous demander au premier ministre ce qui est le plus important : sauver cet oléoduc ou lutter contre la crise climatique ? »