Les familles de plusieurs mafieux influents se sont entendues au cours de la dernière année sur le partage des terres agricoles situées stratégiquement en bordure d’un immense terrain vacant de la Montérégie dont le ministère de la Défense veut se départir et qu’une coalition de citoyens cherche à protéger de la construction immobilière, révèle une enquête de La Presse.

Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse

L’avenir de l’ancien champ de tir de l’armée canadienne, non loin du mont Saint-Bruno, soulève les passions depuis des années en Montérégie. Depuis 2017, le gouvernement fédéral veut se départir du grand espace vert de 4,5 km2 qui est maintenant inutilisé. Le milieu naturel presque vierge est situé à la limite des villes de Saint-Bruno, Sainte-Julie et Saint-Basile, tout près de Saint-Mathieu-de-Belœil.

De tous les dossiers de ceinture verte autour de Montréal, c’est LE dossier le plus important.

Sylvain Perron, ancien analyste de la Fondation David Suzuki

M. Perron a mené la bataille dans l’espoir de soustraire la zone au lotissement et d’en faire une zone protégée.

Il se souvient que lorsque le ministère de la Défense avait annoncé son intention de céder le terrain, des gens souhaitaient l’offrir à des promoteurs privés. La Ville de Sainte-Julie avait évoqué l’idée d’y construire un « quartier » écologique, ce qui aurait provoqué à coup sûr un boom de construction dans ce secteur très peuplé où les villes de banlieue n’ont presque plus d’espace pour prendre de l’expansion. La mairesse de Sainte-Julie a rejeté cette idée depuis.

Le député bloquiste Stéphane Bergeron a déposé l’an dernier à la Chambre des communes une pétition signée par 1745 citoyens réclamant des mesures afin que le terrain devienne un lieu naturel accessible à la population, probablement un parc. Le député disait vouloir éviter à tout prix que le terrain soit ouvert à la construction.

Plusieurs familles se partagent le gâteau

Mais au même moment, un groupe d’investisseurs, dont plusieurs ayant de l’expérience comme entrepreneurs en construction, s’activaient pour répartir entre eux des terres agricoles coincées en sandwich entre l’ancien champ de tir et un quartier résidentiel voisin.

Les trois lots de terres agricoles, qui totalisent environ 35 hectares, ont été achetés en 1988 conjointement par le caïd Raynald Desjardins et plusieurs autres investisseurs, dont des proches de la mafia, à travers des sociétés à actions. Les terres sont louées à des agriculteurs qui y cultivent les champs, mais les propriétaires n’ont plus fait la moindre transaction, jusqu’à l’année dernière.

Alors que le sort de l’ancien champ de tir à proximité faisait débat, les propriétaires ont demandé à un notaire d’officialiser une nouvelle distribution des parts détenues par chaque copropriétaire. Il s’agissait simplement de corriger une erreur dans les pourcentages attribués à chacun, erreur qui datait apparemment d’une trentaine d’années. De nouveaux noms de coactionnaires sont soudainement apparus lors de cette « correction ».

Les terres agricoles sont maintenant détenues par Raynald Desjardins et les proches de plusieurs mafieux vivants ou morts : la femme de Domenico Manno, la femme de Giuseppe Lo Presti, le fils et la bru de Gerlando Sciascia, le frère et la belle-mère de Giuseppe Renda. L’entrepreneur en construction Domenico Miceli, un ancien associé du mafieux Domenico Arcuri, détient aussi des intérêts dans les terrains, tout comme deux autres investisseurs minoritaires qui n’ont pas de liens familiaux connus avec le crime organisé. Au total, une dizaine d’actionnaires se partagent les terrains.

Fort potentiel de développement

Raynald Desjardins ainsi que les familles Manno, Lo Presti, Sciascia et Miceli ont tous été impliqués dans l’industrie de la construction et dans la promotion immobilière par le passé.

Que comptent-ils faire avec les terres agricoles en Montérégie ? Le notaire qui a fait la redistribution des parts entre les propriétaires n’a pas répondu à nos questions à ce sujet. Nos tentatives pour joindre plusieurs membres du groupe d’investisseurs à travers leurs avocats sont restées vaines.

Un expert du secteur agricole, qui a demandé à s’exprimer sous le couvert de l’anonymat vu les antécédents de certains acteurs impliqués, croit que ces terres présentent « un fort potentiel de développement de par leur proximité avec les périmètres d’urbanisation ». Pour l’instant, le lotissement n’y est pas possible car le zonage est réservé à l’usage agricole, et les villes du coin assurent qu’il n’est pas question de demander un changement pour y permettre la construction. Mais un changement de statut ne serait pas impossible dans l’avenir.

La Défense nationale assure que l’ancien champ de tir, lui, ne sera pas ouvert à la construction. « Nous ne vendrons pas ce terrain à des fins d’utilisation commerciale ou d’aménagement immobilier », a écrit le ministère à La Presse.

« Les évaluations du site et les discussions vont bon train et nous nous réjouissons à l’idée de vous faire part de nouvelles et de mises à jour sur l’avenir du terrain dès qu’une décision définitive aura été prise », assure-t-on.

« J’ai toujours une crainte »

Tous ne sont pas rassurés. « J’ai toujours une crainte dans ce dossier. Tant qu’il n’y aura pas de statut de conservation concret, sanctionné par une entente, il existe toujours des craintes de voir une partie des terres soustraite à la protection », affirme Charles Bergeron, du Conseil régional de l’environnement de Montréal.

Même si l’ancien champ de tir devait être transformé en parc et rattaché au parc national du Mont-Saint-Bruno, les terrains autour pourraient continuer de susciter la convoitise.

« Les terres adjacentes à des parcs nationaux sont très prisées pour la construction de chalets ou de projets résidentiels. Qui ne voudrait pas habiter à côté d’un parc national ? Mais il faudrait contourner la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles, et l’Union des producteurs agricoles surveille ce genre de dossiers de près », explique Diego Creimer, responsable des relations gouvernementales à la Société pour la nature et les parcs (SNAP Québec).

Avec la collaboration d’Hugo Joncas

De grands noms du crime organisé

Raynald Desjardins

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Raynald Desjardins, en décembre 2011

Bien branché sur la mafia et les motards, il a été condamné à 15 ans de pénitencier en 1994 pour importation de cocaïne. Il purge une peine de 14 ans de prison pour complot dans le meurtre de l’aspirant parrain Salvatore Montagna, tué en 2011. Il a été actif dans l’industrie de la construction et l’immobilier. Sa libération conditionnelle a été révoquée récemment pour manque de transparence.

Domenico Manno

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Domenico Manno

Oncle de l’ancien parrain Vito Rizzuto. Son père était un chef mafieux influent en Sicile. Il a été reconnu coupable du complot pour meurtre de l’ancien homme fort du clan calabrais à Montréal Paolo Violi, dans le cadre de la prise de contrôle du monde interlope montréalais par le clan sicilien des Rizzuto en 1978. Il a ensuite été condamné à 20 ans de prison en Floride pour une affaire de trafic d’héroïne et de cocaïne. Il est rentré au Canada à la fin de sa peine.

Joe Lo Presti

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Joe Lo Presti, en compagnie de Vito Rizzuto et Gerlando Sciascia

Autrefois décrit comme l’intermédiaire entre la mafia montréalaise et la Cosa Nostra américaine, il était le voisin et le confident de l’ancien parrain Vito Rizzuto. Les médias américains l’avaient identifié comme un suspect dans l’affaire de la Pizza Connection, un réseau de distribution d’héroïne utilisant des pizzerias à New York. Il a été assassiné en 1992.

Gerlando Sciascia

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Gerlando Sciascia, en compagnie de Joe Lo Presti et de Vito Rizzuto

Surnommé George from Canada, il était un membre influent de la famille Bonanno à New York, mais entretenait des liens étroits avec la mafia montréalaise, selon la justice américaine. Il est mort criblé de balles dans le Bronx en 1999. Selon le FBI, il accompagnait Vito Rizzuto en 1981 lorsque celui-ci s’est rendu à New York pour participer au meurtre de trois « capos » déchus de la famille Bonanno.

Giuseppe Renda

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Giuseppe Renda

Neveu de George from Canada, il est né à New York, mais a fait sa vie à Montréal. Le témoin à son mariage était Agostino Cuntrera, le Seigneur de Saint-Léonard, un dirigeant influent de la mafia aujourd’hui décédé. Renda est disparu en 2012 après l’assassinat de ses amis Salvatore Montagna et Lorenzo Lo Presti, impliqués dans une guerre de clans au sein de la mafia. Un tribunal a déclaré son décès.