L’organisme financé par la Chine et chargé de faire la promotion de sa langue et de sa culture à l’étranger est loin de faire l’unanimité

Publié le 10 février
Léa Carrier
Léa Carrier La Presse

De nombreuses écoles qui offraient des cours de mandarin en collaboration avec l’Institut Confucius ont tourné le dos à l’organisme chinois controversé, a appris La Presse. Le collège Dawson, qui y est toujours associé, réévaluera aussi son partenariat.

Plusieurs écoles et des cégeps du Québec ont accueilli des enseignants envoyés et payés par la Chine pour offrir des cours de mandarin à leurs élèves depuis une quinzaine d’années. Seuls deux établissements collégiaux, le collège Dawson et le cégep de Limoilou, ont toujours des ententes avec l’Institut Confucius, d’après le ministère de l’Éducation du Québec.

Le régime chinois a inauguré plus de 500 instituts Confucius, chargés de faire la promotion du mandarin et de la culture chinoise dans le monde, depuis 2004.

Au cours des dernières années, la province du Nouveau-Brunswick, la Suède ainsi qu’une vingtaine d’universités ont rompu leur partenariat avec l’Institut, qu’ils soupçonnent d’être un outil de propagande et d’espionnage. Les violations des droits de l’homme par la Chine, dans la foulée du génocide de la minorité musulmane des Ouïghours – reconnu en 2021 dans un rapport d’experts internationaux –, ont aussi accru les réticences envers le programme.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Le collège Dawson, à Westmount

Le collège Dawson, qui héberge le quartier général de l’Institut Confucius au Québec depuis 2007, a entamé une réflexion sur son lien avec l’organisme chinois, a appris La Presse.

« On est très au fait de ce qui se passe en Chine. Lorsque notre contrat arrivera à échéance, on va prendre les décisions qui s’imposent », affirme Diane Gauvin, directrice générale du collège Dawson.

L’établissement a renouvelé en 2019 un contrat non résiliable de cinq ans avec l’Institut Confucius, qui prendra ainsi fin en septembre 2024. Il emploie actuellement six enseignants à temps partiel, tous recrutés à Montréal par le collège, bien que l’établissement ait accueilli par le passé des personnes envoyées par la Chine pour soutenir la direction de l’Institut.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Plaque surplombant l’entrée des locaux de l’Institut Confucius au collège Dawson

En 2020-2021, le régime chinois lui a versé environ 200 000 $ pour financer les activités de l’Institut. Le cégep n’a pas été en mesure de préciser à quoi servent ces fonds. Les enseignants ont toujours été rémunérés grâce aux frais d’inscription, affirme l’établissement.

D’après Mme Gauvin, les cours de mandarin qui y sont donnés n’ont « aucune connotation politique ». « Les consignes sont très, très claires à ce niveau-là », martèle-t-elle.

Liens rompus

Après avoir annoncé avec fierté l’ajout du mandarin à leur cursus, de nombreuses écoles primaires et secondaires ont abandonné en douce le programme.

Entre 2017 et 2020, six écoles de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, soit quatre écoles primaires et deux écoles secondaires, ont donné des cours de mandarin en partenariat avec l’Institut Confucius, a confirmé le centre de services scolaire. L’entente a pris fin dans le contexte de la pandémie.

Le collège Regina Assumpta, dans Ahuntsic, s’est aussi dissocié de l’Institut et n’offre plus le cours de mandarin depuis trois ans. Le Collège de Montréal, qui avait participé à un projet de partenariat avec le Hanban – l’organisme de promotion de la langue et culture chinoise affilié au ministère de l’Éducation chinois qui coordonne les instituts Confucius – en 2006, n’a pas renouvelé l’expérience l’année suivante, faute d’inscriptions.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Le collège Bourget, à Rigaud

Le collège Bourget, à Rigaud, a cessé ses activités avec l’Institut Confucius peu avant la pandémie. Pendant près d’une dizaine d’années, l’école privée a accueilli une enseignante chinoise et organisé des voyages scolaires en Chine avec l’Institut. Les premières années du partenariat ont été somme toute positives, se souvient le directeur général Philippe Bertrand.

« Ce n’était vraiment pas politique, c’était vraiment une découverte de la culture, de la langue. On peut se questionner sur l’intention initiale du Hanban, mais sur le terrain, c’était vraiment linguistique et culturel », atteste-t-il.

Puis, tranquillement, le collège a déchanté. Il était de plus en plus difficile d’obtenir un visa pour les instructrices chinoises. Les persécutions envers les Ouïghours posaient aussi des questions éthiques.

Est-ce que c’est vraiment la direction qu’on veut prendre à l’heure actuelle ? Avec tout ce qui se passe là-bas, est-ce qu’on veut que la Chine fasse partie de l’équation ?

Philippe Bertrand, directeur général du collège Bourget

Le collège Sainte-Anne, à Lachine, qui offre des cours de mandarin à ses élèves depuis 2008, a embauché son instructrice à l’interne. C’était plus simple et moins coûteux que de faire affaire avec l’Institut Confucius, explique la directrice du secondaire, Julie Dubois. Après la pandémie, elle affirme qu’elle devra se questionner sur les voyages scolaires en Chine offerts par le collège, mais qu’elle n’est « pas encore rendue là dans [s]a réflexion ».

Le cégep de Limoilou n’a pas communiqué les détails de son entente avec l’Institut Confucius. En raison de la pandémie, l’ensemble des activités liées à l’Institut a été mis à l’arrêt. Des discussions devront avoir lieu pour déterminer si l’établissement renouvellera son partenariat, indique la directrice des communications, Anne-Marie Jolicœur.

Avant la pandémie, le cégep de Limoilou accueillait une instructrice chinoise pour enseigner le mandarin. Des voyages étudiants en Chine étaient également organisés avec l’Institut Confucius.

Pas de données précises du ministère de l’Éducation

La Fédération des établissements d’enseignement privés n’a pas eu vent de la présence de l’organisme chinois dans ses écoles membres récemment. En 2016, elle affirme avoir reçu du ministère de l’Éducation du Québec (MEQ) la recommandation « de ne plus faire affaire avec l’Institut Confucius ».

Le MEQ, qui n’a pas pu attester cet échange, ne dispose pas de données précises sur le nombre d’écoles primaires et secondaires qui ont conclu une entente avec l’Institut Confucius.

Les commissions scolaires et établissements d’enseignement privés sont des personnes morales autorisées à entériner des associations en leur propre nom. Le Ministère ne donne pas d’orientations quant aux ententes signées.

Extrait d’un courriel du MEQ

Un article de La Presse publié en 2010 alors que les succursales de l’Institut Confucius se multipliaient dans le monde rapportait qu’une quinzaine d’écoles privées avaient conclu une entente avec le Hanban.

L’Université de Sherbrooke, qui avait participé à la création de l’Institut Confucius au Québec avec le collège Dawson, a abandonné le programme au plus tard en 2013, en raison du peu d’intérêt qu’il suscitait chez ses étudiants. Les cours étaient donnés par les professeurs de l’université, précise l’établissement.

Un contexte différent

Le contexte dans lequel les instituts Confucius se sont déployés au Québec, au début des années 2000, était très différent d’aujourd’hui, rappelle Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur du Canada en Chine. Pékin s’ouvrait alors sur le monde et lançait une vaste opération de séduction dans les pays occidentaux.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur du Canada en Chine

« Ça a pris un certain temps pour voir que ça venait avec un autre côté, celui de la propagande », constate M. Saint-Jacques.

L’Institut Confucius fait partie de l’arsenal utilisé par la Chine pour essayer d’améliorer son image à l’étranger.

Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur du Canada en Chine

Maintenant que l’avenir du programme est sur la sellette – Guy Saint-Jacques n’écarte pas l’idée que la Chine ferme elle-même ses succursales –, le diplomate espère tout de même que la formation en mandarin survivra, de façon indépendante du régime chinois.

« Malgré nos relations très difficiles avec la Chine, elle ne va pas disparaître, il va falloir faire affaire avec elle. Il va falloir la comprendre, comprendre comment elle fonctionne, quelle est sa culture. Pour arriver à ça, il faut nécessairement des jeunes qui s’intéressent à la langue et qui veulent l’apprendre. »

2 milliards de dollars

Somme dépensée par la Chine pour les Instituts Confucius à travers le monde entre 2008 et 2016

Source : Sénat américain

En savoir plus

  • 140 775
    Nombre de permis d’études délivrés à des ressortissants chinois au Canada en 2019
    Source : Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada
    1,12 milliard
    Nombre de locuteurs chinois dans le monde en 2020
    Source : Statista