Avec un budget de 15 millions, l’Université Laval lancera sous peu de nouveaux programmes de formation « adaptés aux réalités autochtones », dans l’objectif de faire sauter les obstacles à la diplomation des Premières Nations. Parlant d’un « bon point de départ », deux étudiants innus espèrent toutefois que le reste du réseau universitaire emboîtera le pas.

Publié le 5 janvier
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« Trop souvent, quand on choisit nos études universitaires, on a l’impression que c’est comme si on perdait notre culture, ou du moins, qu’on s’en éloignait. Des programmes adaptés, ça peut nous aider et nous motiver pour y arriver », raconte Yoan Jérôme, étudiant en géographie issu de la nation innue.

Étudiante en design graphique, Kanessa Michel abonde dans le même sens. « C’est un début pour éduquer les miens, afin qu’on puisse éventuellement avoir notre propre université ou, du moins, que ça ressemble à une structure autochtone circulaire et non hiérarchique. Les programmes vont permettre d’éduquer nos Autochtones pour qu’ils puissent partir et faire ce dont ils ont envie. Trop souvent, on a des programmes fournis par le gouvernement ou des institutions qui nous sont imposés. On doit pouvoir mieux gérer et démarrer à notre manière », fait-elle valoir.

Les deux étudiants sont d’ailleurs passés par Kiuna, premier centre d’études collégiales consacré à l’éducation des peuples autochtones depuis la fermeture du collège Manitou. L’Université Laval ne cache d’ailleurs pas qu’elle s’est inspirée de l’approche de cet établissement, situé sur la réserve d’Odanak, dans le Centre-du-Québec.

Kiuna m’a amenée à solidifier mon identité et à me dire que, moi aussi, je vais faire quelque chose de ma vie, à avoir des rêves et des objectifs. 

Kanessa Michel, étudiante en design graphique, au sujet du centre d’études collégiales consacré à l’éducation des peuples autochtones

Yoan Jérôme, lui, rappelle que des baccalauréats plus « traditionnels » sont souvent inapplicables en milieu autochtone. « Ce sont souvent des concepts coloniaux que, malheureusement, on ne peut pas appliquer là-bas, en réserve. Avoir des programmes plus spécifiques, ça va donner une vraie base à nos communautés. Et ça peut aussi permettre d’ouvrir les yeux de tout le monde au Québec, [de] créer des liens. Ce ne sera pas que bénéfique pour les Premières Nations », suggère-t-il.

Gardiens du territoire

Ainsi, le programme « Gardiens et gardiennes de territoire » verra le jour prochainement. Il offrira une « formation terrain » aux Autochtones désirant agir pour la protection et la gestion des terres et des ressources au sein même de leurs communautés. Près de 4 millions de dollars iront à ce programme. Jusqu’à 800 000 $ seront aussi investis dans la création d’un microprogramme en archéologie destiné aux étudiants autochtones. D’autres sont aussi en cours d’élaboration.

« On va ajouter à tout ça des retraites en milieu autochtone, accompagnées d’aînés et d’experts. Pour nous, ça va être l’occasion d’entendre les jeunes Autochtones, de les écouter pour répondre au mieux à leurs besoins », explique la rectrice de l’Université Laval, Sophie D’Amours, en entrevue avec La Presse. Elle dit vouloir faire « tomber des barrières systémiques » en fournissant plus de soutien à l’apprentissage de la langue.

Ça va changer la façon dont les étudiants autochtones vont se sentir. Pour que les choses changent, il faut agir. Il faut qu’étudier, que ce soit dans une université autochtone ou un établissement comme le nôtre, ça devienne une réelle possibilité dans la tête des gens.

Sophie D’Amours, rectrice de l’Université Laval

Son groupe compte aussi offrir 10 bourses de troisième cycle à des étudiants autochtones au doctorat « ayant un intérêt pour une carrière » comme professeur universitaire, ainsi qu’un fonds de soutien pour l’achat de matériel scolaire. Des partenariats sont aussi sur la table avec l’organisme Entrepreneuriat Laval, pour « valoriser la culture des affaires » chez les étudiants autochtones et « leur donner la chance de lancer une entreprise en tout respect de leurs valeurs », dit la rectrice.

C’est la Fondation Mastercard qui finance l’ensemble des 15 millions versés à l’établissement d’enseignement supérieur. La directrice des programmes canadiens de l’entreprise, Jennifer Brennan, dit vouloir aider les jeunes Autochtones à « reprendre contact avec leurs terres » par les études.

Expérience parsemée d’obstacles

La sénatrice Michèle Audette, qui a récemment été assermentée en langue innue – une première pour le Sénat canadien –, a aussi collaboré de près à l’élaboration de ces nouveaux programmes, à titre de conseillère en matière de réconciliation et d’éducation autochtone pour l’Université Laval.

« Je résumerais ça en trois mots : gratitude, fierté et émotion, parce que dans mon cas, mon expérience avec l’éducation postsecondaire n’a pas été la plus facile. C’est surtout pour des raisons liées à ma génération, où il y avait beaucoup plus d’obstacles, de fossés, de racisme. Je n’étais pas bien pantoute », résume la femme d’expérience en entrevue.

En parlant d’un « virage » qui s’opère, Mme Audette affirme que les nouveaux programmes d’études « permettront de célébrer le courage des membres qui quittent [les] communautés ou qui poursuivent leur formation de façon virtuelle ». « Quand je suis arrivée à l’Université Laval, en 2019, oui, j’ai eu des craintes, des peurs, des incertitudes, mais j’ai vite vu des humains qui veulent marcher à nos côtés, qui veulent réellement faire plus et faire mieux », dit-elle.

« Selon moi, l’autodétermination en éducation est l’un des outils les plus puissants. Le fait de savoir que des gens comme Kanessa et Yoan vont pouvoir avoir ce que moi, je n’ai pas eu, ça me comble. Je pense qu’on va accompagner plusieurs nations, plusieurs communautés », conclut la sénatrice.