Ses taux d’échec élevés en mathématiques et en français au secondaire. Ses cours allégés au secondaire pour cause de pandémie. Son anxiété liée à la COVID-19. Beaucoup a été dit au sujet de cette cohorte actuellement au cégep qui vient de vivre sa première session en présentiel. Mais en discutant avec ces jeunes, ce qui frappe d’abord, c’est leur bonheur, voire leur reconnaissance d’avoir enfin pu goûter de nouveau à la vie après avoir appris que tout pouvait s’arrêter du jour au lendemain.

Publié le 14 déc. 2021
Louise Leduc
Louise Leduc La Presse

« Les cellulaires sont bien mieux rangés, les yeux sont brillants ! Les jeunes sont vraiment contents d’avoir pu voir leurs amis et leurs profs. Ça, c’est remarquable », constate Lucie Piché, présidente de la Fédération des enseignantes et enseignants de cégep.

Bien sûr, cela ne signifie pas que le retour se soit fait sans heurts. On le saura précisément quand les bulletins sortiront et quand nous aurons les données définitives sur les cours abandonnés. Mais selon les premiers échos qu’elle en a, Mme Piché comprend que ça se passe mieux pour les jeunes qui viennent d’entrer au cégep « et qui avaient gardé un certain rythme scolaire au secondaire » que pour ceux qui en sont à leur deuxième année de cégep et pour qui la coupure a été plus longue.

Samuel Vaillancourt, président de la Fédération étudiante collégiale du Québec, évoque pour sa part « un manque de confiance des étudiants ».

Ils sont nombreux à avoir peur de ne pas avoir tous les acquis nécessaires [pour réussir au collégial].

Samuel Vaillancourt, président de la Fédération étudiante collégiale du Québec

En février, la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement disait très ouvertement ses grandes inquiétudes : le taux d’échec en français et en mathématiques avait presque doublé à la première étape, selon des données préliminaires. La pondération des bulletins a été revue, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a soutenu que les données définitives n’évoquaient pas la catastrophe annoncée, mais que oui, le programme avait dû être allégé, pandémie oblige.

Selon M. Vaillancourt, le stress est particulièrement présent chez les élèves en techniques, « qui ont dû apprendre certaines manœuvres à distance » – en soins infirmiers, par exemple. Apprendre à faire une piqûre à distance, ce n’est pas comme la faire sur un mannequin, observe-t-il, disant que tout ce qui demande des habiletés manuelles a particulièrement pâti de la pandémie.

Pas de « on arrête, on recommence »

Mais selon Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération des cégeps, ce qu’il faut retenir de cette session en présentiel, c’est que « les jeunes ont eu depuis quelques mois de la stabilité. Cette fois, il n’y a pas eu de ‟on arrête, on recommence” », d’autant que les cégeps n’ont pas été aux prises avec beaucoup d’éclosions, fait-il remarquer.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE


Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération des cégeps

Tout n’a pas été parfait, il a beaucoup été question, par exemple, de l’épreuve uniforme de français tenue à distance l’an dernier et qui s’est conclue par des résultats beaucoup plus élevés qu’à l’habitude (des taux de réussite de plus de 96 % par rapport à 80 % habituellement). La tricherie a été évoquée, comme le fait que les jeunes ont eu droit au logiciel Antidote. Bernard Tremblay reconnaît d’emblée que ce n’était pas parfait, mais comment aurait-il pu en être autrement ? demande-t-il. « On ne pouvait pas faire faire l’examen en personne et la seule option aurait été de ne pas le tenir du tout », note-t-il.

Il reste que la COVID-19 est toujours bien présente dans les esprits et que cela ajoute au stress des jeunes, estime M. Tremblay. C’est la raison pour laquelle la possibilité de demander une mention « incomplet » (jusqu’au 30 novembre en cette session automnale) continue d’être une option pour les élèves. « Ce sera le cas tant qu’il y aura pandémie. Ça fait baisser le niveau de stress lié à la cote R [prise en compte pour les admissions à l’université]. »

Les examens se poursuivent normalement ces jours-ci dans les cégeps du Québec. En Ontario, étant donné le nombre de cas de COVID-19 à la hausse, l’Université Queen’s a décidé de tenir les épreuves à distance.

174 892

Nombre d’élèves inscrits à la session d’automne dans l’un des 48 cégeps du Québec

Source : Fédération des cégeps

À la rencontre des élèves

La Presse a recueilli des témoignages d’élèves du cégep du Vieux Montréal et du Collège Ahuntsic.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Laurianne Dupuis

Je suis en troisième année de ma technique ambulancière. À ma première année, à distance, on a appris des notions théoriques, mais sans pouvoir les mettre en pratique. On avait donc oublié certaines choses. Mais de façon générale, j’ai bien aimé l’enseignement à distance. Une fois que les profs s’y sont habitués, je n’ai pas trouvé ça plate. On perdait moins de temps comme ça.

Laurianne Dupuis

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Audrey Artemow

Quand ça se passait à distance, les examens se faisaient à livre ouvert. Le retour en personne a été difficile, quand on n’a plus eu droit à nos notes. Il a fallu se réadapter à des examens traditionnels. Mais de pouvoir interagir avec des profs, c’est plus formateur.

Audrey Artemow

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Jérôme Bernard

Le confinement m’a permis de faire une certaine introspection, ce qui était bien, mais je suis vraiment reconnaissant d’avoir eu cette session au complet, au cégep, avec mes profs et mes amis. Je suis vraiment content d’avoir mes deux doses, d’avoir retrouvé ma vie et de pouvoir sortir !

Jérôme Bernard

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Daisy Koffi

J’ai immigré de France avec ma famille et j’ai fini mon lycée en faisant mes cours de chez moi, où j’avais plus de mal à me concentrer. Maintenant, pour moi, tout est nouveau et je m’attendais à un cadre beaucoup plus strict, comme en France ! Je ne m’attendais pas à avoir autant de liberté. Au cégep, en classe, tu peux boire, manger, même utiliser ton téléphone.

Daisy Koffi

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Dorina Coval

Après ce qu’on a vécu en pleine pandémie, je trouve qu’on apprécie davantage maintenant tout ce qu’on a. Aussi, comme on a des cours avec des étudiants de différents programmes, ça nous permet de côtoyer des gens de différents domaines et de penser à d’autres choix de carrière. Je pensais poursuivre mes études en psychologie, mais là, je réfléchis à la possibilité d’aller en graphisme. Je me suis rendu compte que je suis capable de travailler seule, avec mon ordinateur. Même qu’après avoir fait une bonne partie de ma 4e secondaire de chez moi et ma 5e secondaire en mode hybride, j’ai trouvé cela difficile, le cégep à temps plein. J’étais habituée à me coucher plus tard !

Dorina Coval

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Stella-Rose Mercier

On était habitués d’être tout seuls, isolés, cinq jours sur cinq, et moi, j’avais perdu des habiletés sociales. Je suis d’un naturel réservé et j’avais commencé à être trop bien chez nous. Mais pendant le temps où j’ai été confinée, ça m’a permis de réfléchir à mes choix de carrière.

Stella-Rose Mercier

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Ulysse Desjardins

C’était tellement long, quand on faisait les cours à distance ! C’était impossible de créer des liens avec les profs comme on le fait maintenant, en personne. Au pire de la pandémie, on le voyait bien que les profs étaient eux-mêmes démotivés. J’ai reçu mon diplôme de 5e secondaire sans rien faire de mars à juin [2020]. Au cégep, il arrive parfois que les profs nous disent que telle ou telle notion est quelque chose qu’on aurait dû apprendre, mais ça n’a pas trop d’impact.

Ulysse Desjardins

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Mathis Desbiens

J’ai fini mon secondaire à distance et ça a paru quand j’ai commencé le cégep. J’avais perdu l’habitude d’étudier, de prendre des notes.

Mathis Desbiens

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Johnny Nguyen

Pendant le confinement, j’avais davantage de temps pour être dehors, pour faire plus de sport, pour être plus actif. De retour au cégep, j’ai l’impression de manquer de temps.

Johnny Nguyen

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Camilia Lord

Je trouve ça difficile de rester concentrée en classe. Un cours, ça dure trois heures, c’est long. Tout comme c’est long, ces immenses pauses entre les cours, quand tu n’as même plus d’étude à faire.

Camilia Lord