L’argent versé par Québec aux écoles pour de la nourriture saine aux élèves n’est pas entièrement utilisé à cette fin

Publié le 1er déc. 2021
Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse

Des écoles utilisent seulement une partie de l’argent mis à leur disposition pour l’achat de collations saines et nutritives, révèle une demande d’accès à l’information. Des aliments moins chers et ultra-transformés se retrouvent donc entre les mains (et dans l’estomac) des élèves du préscolaire, du primaire et du secondaire.

À la maison, les trois enfants de Daniel Vézina ne mangent jamais – ou presque – de collations industrielles, jurent leur papa, un comptable (à ne pas confondre avec le chef cuisinier). « Comme ils n’en mangent jamais, mes enfants se garrochent sur les collations fournies par l’école », dit-il, découragé.

Au début de l’année scolaire 2020-2021, l’école de ses enfants a reçu une somme de 26 488 $ pour l’achat d’aliments « nutritifs et variés ». L’établissement de la Petite-Bourgogne a reçu une somme plus élevée que la moyenne parce que son indice de défavorisation est de 10, le plus haut de l’échelle.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

L’école de la Petite-Bourgogne, à Montréal, où vont les enfants de Daniel Vézina

Sur 26 488 $, l’école n’a pourtant dépensé que 9741 $, révèle une demande d’accès à l’information formulée par M. Vézina et consultée par La Presse. À sa surprise, M. Vézina a aussi reçu les bons de commande de collations de toutes les écoles du centre de services scolaire de Montréal (CSSDM).

Le comptable, féru de graphiques et de documents Excel, estime que beaucoup d’autres écoles n’ont pas utilisé l’entièreté des 3,5 millions remis aux quelque 150 établissements du CSSDM.

Dans un courriel, le CSSDM assure que l’école de la Petite-Bourgogne « n’a pas engagé d’autres dépenses qui ne respectent pas l’esprit de la mesure. Elle a engagé seulement 9741 $ sur 26 488 $. Les sommes non utilisées feront partie d’une analyse du Ministère », explique Alain Perron, porte-parole du CSSDM.

Le ministère de l’Éducation, lui, renvoie la balle au centre de services scolaire. « On envoie le budget de l’aide alimentaire aux CSS et eux font la répartition dans leurs écoles […] C’est eux qui jouent avec leur enveloppe. Il faudrait vérifier avec eux, ce qu’ils ont fait avec l’argent qui n’a pas été utilisé », explique Bryan St-Louis, responsable des relations de presse au ministère.

« Gérer de la bouffe » en pandémie

Le Regroupement des comités de parents autonomes du Québec (RCPAQ) se dit « surpris » qu’un centre de services scolaire « n’ait pu dépenser la totalité des sous reçus ». « L’objectif de cette allocation est d’offrir une aide alimentaire à chaque enfant qui en a besoin, peu importe l’école où il se trouve », affirme Sylvain Martel, porte-parole du RCPAQ.

Les collations sont un sujet parmi les plus souvent soulevés par des parents au RCPAQ. L’organisme, qui regroupe six comités de parents, dont celui du CSSDM, est d’avis que si les règles ne sont pas respectées, celles-ci devraient être modifiées.

Est-il raisonnable de ne pas dépenser ces sommes alors qu’il y a des enfants qui nécessitent encore de l’aide alimentaire ?

Sylvain Martel, porte-parole du RCPAQ

Avant la rentrée 2020-2021, l’aide alimentaire était offerte seulement aux élèves fréquentant les écoles des milieux les plus défavorisés de la province. La mesure d’aide (appelée 15012) a toutefois été élargie et bonifiée afin que tous les enfants dans le besoin aient accès à des aliments, peu importe l’école qu’ils fréquentent. Cette année, les établissements préscolaires et primaires ont reçu 18,52 millions et les écoles secondaires, 15,72 millions.

Devant ce changement, l’Association québécoise de la garde scolaire (AQGS) a élaboré un guide pour aider les écoles à cerner les meilleures manières de dépenser les subventions, selon leurs besoins. Au lieu d’offrir des collations, des établissements pourraient aussi choisir d’offrir des repas ou des compléments de repas, explique Lucie Laurin, chargée de projet à l’AQGS.

Plusieurs écoles se sont retrouvées avec un nouveau budget à dépenser alors qu’elles en avaient déjà plein les bras avec la gestion de la pandémie, nuance Mme Laurin. « Gérer de la bouffe à brûle-pourpoint et sans accompagnement, ce n’était pas nécessairement évident », affirme la nutritionniste.

Le ministère de l’Éducation n’a pas été informé que des écoles avaient utilisé l’argent de l’aide alimentaire pour autre chose que l’achat de repas ou de collations. « Si ça arrivait, on leur demanderait sûrement de nous remettre l’argent », avance Bryan St-Louis.

« [L’allocation] n’est pas transférable, mais l’établissement scolaire a le choix des moyens qu’il entend déployer pour répondre aux besoins de ses élèves », précise M. St-Louis.

Un choix « inégal »

Daniel Vézina se désole que l’allocation prévue par la mesure 15012 ne soit pas entièrement dépensée pour l’achat de collations nutritives. « Je me doute bien que c’est malheureusement la raison pour laquelle on sert des biscuits pattes d’ours à mes enfants. L’argent va sûrement ailleurs pour régler des problèmes plus urgents. Et des problèmes urgents dans les écoles, ce n’est pas ça qui manque », dit en soupirant M. Vézina.

Biscuits dans des emballages individuels. Compote de fruits dans des sachets. Fromages Ficello enveloppés. Le père de trois enfants, allant de la maternelle 4 ans à la 3année, est consterné par la quantité de plastique qui se retrouve dans les poubelles après chacune des deux collations servies quotidiennement aux enfants de son école. Surtout, il est préoccupé par la valeur nutritive de certains de ces aliments.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Daniel Vézina

Les familles pauvres de mon quartier ont probablement le budget pour s’offrir des biscuits soda, mais pas des fruits et légumes frais.

Daniel Vézina

Stéphanie Côté, nutritionniste et autrice du livre Enfants : 21 jours de menus, a en effet sourcillé en regardant la liste des collations offertes dans les écoles du CSSDM. « C’est assez inégal. Je fais le saut quand je vois des biscuits soda ou des craquelins au sésame dans les aliments qualifiés de “grandes valeurs nutritives”. Je considère que ça ne mérite peut-être pas sa place dans cette catégorie », dit-elle.

Mme Côté croit également que les écoles devraient améliorer le choix de biscuits, galettes et muffins qui sont souvent offerts aux enfants. Ceux-ci devraient être « plus naturels », affirme-t-elle. « On est loin des biscuits faits maison. Il y a plein d’ingrédients. Ce sont des produits ultra-transformés. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

La nutritionniste Stéphanie Côté a sourcillé en regardant la liste des collations offertes dans les écoles du CSSDM.

La nutritionniste estime en revanche que les compotes de fruits non sucrées sont des aliments de grande valeur nutritive, mais des fruits entiers resteraient préférables. « Des fruits entiers, on les croque, on les mastique, ils comblent plus la faim. Ils ont une meilleure valeur nutritive à cause de leur pelure et contiennent plus de fibres alimentaires. »

Reste que Mme Côté comprend la réalité des écoles qui choisissent le plus souvent des collations qui se conservent à température ambiante et n’exigent aucune manipulation avant d’être servies.

« Les acteurs sur le terrain font leur possible avec leurs connaissances, avec leurs moyens, dit Mme Côté. Je pense qu’il n’y a personne qui veut donner de la scrap aux enfants. Loin de là. »

Et l’application du Guide alimentaire, dans tout ça ?

Le ministère de l’Éducation (MEQ) a publié un document appelé « Pour un virage santé à l’école » en 2007. Celui-ci « place le Guide alimentaire canadien au centre de ses orientations », explique Bryan St-Louis, responsable des relations avec les médias au MEQ. « Dans le cas où les orientations de la Politique-cadre ne sont pas appliquées, le conseil d’établissement de l’école peut en être informé, lui permettant alors de déterminer les actions à poser, le cas échéant », ajoute M. St-Louis.