Des élèves du collège de Maisonneuve, à Montréal, dénoncent « l’usage répété » du « mot commençant par un N » par une professeure, dans un contexte jugé inutile. La direction, elle, maintient que sa politique sur la liberté d’expression est claire : en cas « d’inconfort », les élèves peuvent faire part de leur malaise, pourvu que le dialogue prime.

Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

L’affaire, qui a fait l’objet d’une lettre ouverte publiée mardi sur le site de la Société générale des étudiants du collège de Maisonneuve, s’est déroulée le 15 septembre lors d’un cours de langue. La professeure y présentait les fonctions des journalistes, selon le récit de Jeanne, élève en sciences humaines.

Lisez la lettre ouverte

Elle affirme que la professeure a d’abord lancé le débat en faisant un lien avec la controverse de l’Université d’Ottawa. Elle aurait prononcé le « mot commençant par un N » en faisant référence à l’œuvre de Pierre Vallières. Mais l’enseignante aurait ensuite répété neuf autres fois le « mot commençant par un N » pour signifier que chacun a le droit de le prononcer. « Elle ne prononçait pas le mot pour insulter ou désigner quelqu’un. On trouvait que ce n’était pas nécessaire. Elle disait que si les Noirs pouvaient le dire, elle pouvait le dire », explique Jeanne en entrevue avec La Presse.

Marie-Ève, une élève noire présente en classe, soutient que le mot a été prononcé plusieurs fois pour provoquer les élèves, et non pour discuter. Hésitant d’abord à intervenir, elle dit avoir finalement levé sa main pour s’exprimer. « J’ai expliqué qu’à mon sens, ce n’était pas nécessaire, et que ce mot prononcé avec cette intention, par une personne blanche en position d’autorité, ça me rendait mal à l’aise. »

Refus d'être censurée

Selon les élèves, qui refusent de s’identifier par crainte de représailles, une mise en contexte aurait été nécessaire, le mot portant une grande charge haineuse. « J’étais inconfortable. Je tremblais », dit Marie-Ève. L’enseignante aurait alors rétorqué qu’elle refusait d’être censurée.

Jeanne dit avoir levé la main et proposé l’utilisation d’un diminutif, une proposition « ignorée » par l’enseignante, qui aurait continué de prononcer le « mot commençant par un N » plusieurs fois, selon les élèves.

D’autres élèves ont tenté d’expliquer à la professeure leur point de vue, racontent-elles. « Elle m’a dit que ça ne servait à rien de lever la main, qu’elle ne m’écoutera pas. Le climat était inquiétant pour les étudiants, le malaise était palpable », relate Jeanne, qui a finalement décidé de quitter la classe avec Marie-Ève.

Le jour même, le groupe a ensuite reçu un courriel de la professeure. « Sachez que j’ai fait plusieurs démarches […] afin que cesse ce climat malsain et que l’exclusion de certains éléments perturbateurs de mon cours est considérée », a écrit l’enseignante, qui n’a pas répondu aux questions de La Presse.

Jeanne a ensuite reçu un message de son aide pédagogique individuelle (API). Marie-Ève, elle, n’en a reçu aucun. C’est une autre élève noire, qui n’avait pas pris la parole durant le cours, qui a reçu un courriel, indiquant « que les comportements agressifs, ainsi que l’intimidation à l’égard de ton enseignante ne sont pas tolérés ». « On s’est rendu compte que l’enseignante a confondu les deux élèves noires », raconte Jeanne, qui est blanche. Marie-Ève, elle, dit n’avoir été rencontrée ni par son API ni par la direction.

Je ne me sens plus à l’aise d’aller en classe.

Marie-Ève, élève au collège de Maisonneuve

Dans les jours qui ont suivi, une publication associant le nom de l’enseignante à du racisme – qui a depuis été supprimée – a ravivé les tensions. Mise au courant de la publication, l’enseignante aurait alors exigé l’expulsion de Jeanne du cours. Mais la direction a tranché que l’exclusion du cours n’était pas envisageable, proposant donc à l’élève de ne plus assister au cours, tout en continuant de remettre ses travaux.

La direction du collège se défend

La direction du collège, elle, rappelle avoir diffusé en mars un avis interne sur « la liberté d’expression dans un cadre pédagogique respectueux », signé par le directeur des études, Guy Gibeau.

Lisez l'avis interne

« Les étudiants y sont informés qu’en cas d’inconfort, ils disposent aussi de cette liberté d’expression et peuvent faire part de leur malaise à l’égard d’un contenu de cours, à condition toutefois de respecter ce principe : en cas d’inconfort en situation d’apprentissage, le dialogue – et non les interdits – doit toujours primer », résume la conseillère en communications de l’établissement, Emilie Laramée.

Elle soutient que « ce sont ces lignes directrices qui ont servi de guide lors des différentes rencontres qui ont eu lieu et qui visaient à instaurer ce dialogue », mais que « devant l’impossibilité de trouver cet espace nécessaire à la résolution des tensions, la direction a privilégié la préservation d’un climat propice à l’apprentissage pour l’ensemble des étudiants de la classe ».

Le collège promet qu’il « travaillera à mettre en place une table de concertation qui réunira, entre autres, des représentants des élèves et des enseignants, afin de favoriser et de maintenir un dialogue ouvert et respectueux pour débattre des questions de liberté d’expression ».

« Comme un champ de bataille »

L’association des élèves, elle, dénonce un discours limité ponctué de zones d’ombre sur la liberté d’enseignement. « On ne parle jamais de la liberté qu’ont les élèves de s’exprimer. On présente les salles de classe comme un champ de bataille où les professeurs se font intimider, estime Ludovic Gourd, adjoint à la pédagogie du syndicat. Ça crée des tensions et ça fait en sorte que ce genre d’évènements se multiplient dans plein de cours. Ça a un impact sur la réussite des élèves. » La commission Cloutier, chargée de s’occuper du débat sur la liberté de l’enseignement, n’inclut pas le point de vue des élèves, s’inquiète M. Gourd. « En tant que syndicat étudiant, ça nous inquiète. On doit encourager la discussion. »

Henri Ouellette-Vézina et Mayssa Ferah, La Presse