(Montréal) Des centaines d’élèves de la province vont en classe dans des bâtiments dont le taux de vétusté atteint 100 %. Le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge l’a admis il y a quelques semaines : l’état des bâtiments scolaires de la province est « un peu gênant ». Pour certains élèves, parents et membres du personnel, les inconvénients sont bien concrets.

Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse

Une cafétéria condamnée. Un pavillon sans bibliothèque. Une toilette constamment brisée. Des élèves relogés dans une école primaire où il n’y a pas de laboratoire de science. Un plafond où subsistent les traces d’un dégât d’eau survenu il y a longtemps. Des jeunes qui se font un « camp de fortune » pour dîner en réunissant des tables devant un gymnase.

Au fil de la conversation, Nathalie Lavigueur égrène tous les problèmes qui touchent l’école secondaire Sophie-Barat, où elle enseigne le français depuis 26 ans. Presque chaque fois qu’elle en nomme un, elle ajoute « ce n’est pas si grave », ou encore « on s’adapte », mais quand on lui demande ce qui la pousse à prendre la parole publiquement tandis que bien des enseignants hésitent à le faire, elle explique qu’« assez, c’est assez ».

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Nathalie Lavigueur, enseignante de l’école Sophie-Barat

Elle a songé à changer d’école, puis s’est ravisée. « Je suis peut-être mal faite, mais je suis extrêmement loyale envers mon école. Et là, je m’impatiente », dit l’enseignante.

Voilà des années que des parents, enseignants et élèves s’indignent du sort réservé à cette école secondaire, sise dans le plus vieux bâtiment que possède le centre de services scolaire de Montréal. L’automne dernier, à deux semaines de la rentrée, une partie de l’édifice patrimonial du quartier Ahuntsic a été condamnée parce qu’un problème de structure la rendait dangereuse.

Depuis, des élèves de 1re et de 2e secondaire dont c’est l’école de quartier ont été envoyés à cinq kilomètres de là, dans une école primaire inutilisée appartenant à la commission scolaire English-Montréal.

Leur professeur de français, Arsène Zebbar, les a suivis. Pour ses élèves de 12 ou 13 ans, faire la navette vers un autre quartier ajoute au stress de la rentrée au secondaire, constate-t-il. Qui plus est, les jeunes ont appris récemment que les autobus scolaires qui les transportaient entre les deux écoles ne seraient pas disponibles en septembre prochain. Ils devront utiliser les transports en commun.

On se débrouille, mais il y a beaucoup d’aléas. C’est surtout pour les élèves : locaux exigus, pas de labos de sciences, pas de bibliothèque. Quand on met tout ça ensemble… On s’adapte, mais il y a des limites à l’adaptation.

Arsène Zebbar, professeur de français à l’école Sophie-Barat

Lundi dernier, en pleine canicule, il a parcouru à vélo avec d’autres profs, parents et élèves les kilomètres qui séparent l’école en partie condamnée de l’école où on a déplacé les élèves. Le but du petit groupe : se faire entendre pour faire bouger les choses.

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Enseignants, parents et élèves ont parcouru les kilomètres qui séparent l’école Sophie-Barat en partie condamnée de l’école où on a déplacé les élèves, lundi dernier, pour se faire entendre et ainsi faire bouger les choses.

Un constat « un peu gênant »

Il y a huit ans déjà, la présidente de la Commission scolaire de Montréal, Catherine Harel Bourdon, estimait qu’« en infrastructures, ça devrait être la priorité : les écoles d’abord ».

Les années ont passé, la Commission scolaire est devenue le centre de services scolaire de Montréal (CSSDM), mais le constat reste le même, et il n’est pas exclusif à la métropole.

Dans la province, le pourcentage d’immeubles scolaires jugés en bon état a diminué au cours des deux dernières années, passant de 46 % à 44 %.

« Honnêtement, c’est un petit peu gênant en ce moment, ce que je vous donne comme résultats et le déficit de maintien d’actifs », a reconnu le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, lors de l’étude des crédits budgétaires, en mai.

Dans les dernières années, des écoles ont été condamnées parce que les moisissures rendaient des enseignants malades.

Il n’est pas rare de voir des écoles détruites parce que leur degré de vétusté rend la reconstruction moins coûteuse que la réhabilitation.

À La Malbaie, par exemple, l’école primaire Félix-Antoine-Savard sera bientôt démolie pour laisser place à un nouvel établissement, plus grand. Le déficit d’entretien du bâtiment est de 6 millions de dollars.

« [Les travaux à faire vont] du stationnement aux murs intérieurs. Toutes nos écoles ont un déficit d’entretien, parce qu’avec les budgets qu’on a, on n’arrive pas à tout faire », dit la porte-parole du centre de services scolaire de Charlevoix, Michèle Moreau, qui cite également la surchauffe dans le domaine de la construction.

C’est aussi l’explication donnée par le CSSDM pour expliquer l’état de l’école secondaire Sophie-Barat, qui doit faire l’objet de travaux qui pourraient débuter en 2024 et s’échelonner sur une décennie.

« Au Québec, il n’y a pas eu suffisamment d’investissement dans les infrastructures en général dans le passé et particulièrement dans l’entretien des bâtiments et le maintien d’actifs », explique son porte-parole, Alain Perron. Le CSSDM a refusé notre demande de visiter l’établissement.

« Trop peu, trop tard »

À Saint-Hyacinthe, Sylvain Savoie s’est inquiété l’hiver dernier de l’état de vétusté de l’école que fréquente sa fille quand une éclosion de COVID-19 a forcé l’isolement de plusieurs personnes. Il a cherché à savoir quels travaux avaient été faits au fil des années à l’école primaire Sainte-Rosalie, quels tests de qualité de l’air avaient été menés.

S’il n’a pas réussi à faire le lien entre l’éclosion de COVID-19 et l’état du bâtiment construit en 1955, il n’en estime pas moins que la pandémie a fait « ressortir toutes les failles » dans l’entretien des écoles publiques, dont celles liées à la qualité de l’air.

Il cite les problèmes d’amiante ou de plomb dans les écoles. « Ma fille rentre de l’école et me dit qu’une fontaine a été condamnée. Une semaine avant, les enfants buvaient là. On n’aurait pas pu voir venir le coup ? C’est toujours trop peu, trop tard », dit Sylvain Savoie.

« Trop peu, trop tard. » La même formule est utilisée par des parents dont les enfants fréquentent l’école Sophie-Barat à Montréal.

Mère d’un élève de 2e secondaire, Cathy Gagnon estime que la priorité n’est pas mise sur les écoles, peu importe le gouvernement qui est élu.

Les problèmes structurels, on ne les voit pas. Les problèmes à l’intérieur de l’école, ce sont les élèves qui les voient. Des élèves, ça ne vote pas.

Cathy Gagnon, mère d’un élève de 2e secondaire de l’école Sophie-Barat

Nathalie Lavigueur dit qu’elle prend la parole pour ses élèves, pour qu’ils aient « un milieu de vie » digne de ce nom.

« Moi, je peux gérer ça. Les élèves, ça leur prend un environnement adéquat, sain », dit Mme Lavigueur. Derrière elle, des échafaudages s’élèvent. « Ce n’est pas un lieu qui les représente bien », ajoute-t-elle.

5 milliards pour des écoles en bon état

Le déficit de maintien d’actif des infrastructures gouvernementales s’établit en 2021-2022 à 27,7 milliards de dollars. Il représente une « estimation de la valeur des investissements requis pour rétablir l’infrastructure dans un état satisfaisant ou mieux, ou bien pour la remplacer », explique-t-on au Plan québécois des infrastructures 2021-2031.

Le réseau routier compte pour 65 % de ce déficit. Les bâtiments du réseau de l’éducation, cégeps et universités exclus, comptent pour 19 %, ce qui représente plus de 5 milliards de dollars. Avec un déficit de 1,5 milliard dans le maintien d’actif, les établissements du réseau de la santé et des services sociaux représentent quant à eux 5 % du déficit total.

Dans le plus récent Plan québécois des infrastructures, il est noté que « la dégradation naturelle des infrastructures […] a contribué à une augmentation de près de 1,5 milliard de dollars, dont 1,2 milliard de dollars liés au vieillissement des immeubles, particulièrement ceux du réseau de l’éducation ».

Le bulletin des écoles du Québec

Proportion d’établissements scolaires par cote de vétusté

Très bon (A) : 11 %

Bon (B) : 16 %

Satisfaisant (C) : 17 %

Mauvais (D) : 37 %

Très mauvais (E) : 19 %

Source : Plan québécois des infrastructures 2021-2031

Quelques exemples

École FACE, Montréal

Taux de vétusté : 100 %

Cote : E

Déficit de maintien d’actif : 87,6 millions

École Sophie-Barat, Montréal

Taux de vétusté : 94 %

Cote : E

Déficit de maintien d’actif : 58,6 millions

École secondaire de l’Odyssée/Dominique-Racine, Chicoutimi

Taux de vétusté : 85,6 %

Cote : E

Déficit de maintien d’actif : 63,9 millions

École primaire Terre-Soleil, Sainte-Thérèse

Taux de vétusté : 84,8 %

Cote : E

Déficit de maintien d’actif : 11,1 millions

Source : compilation du ministère de l’Éducation, 31 janvier 2020