Professeurs qui ne peuvent faire du tutorat auprès de leurs propres élèves, départ un peu lent : si certains se questionnent sur l’utilité du programme de tutorat du gouvernement Legault pour les jeunes en difficulté, Québec assure qu’il fait partie de ses priorités et que les choses se mettent en place dans les écoles.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

D’abord annoncé le 8 janvier, puis détaillé trois semaines plus tard, le programme de tutorat met du temps à se concrétiser auprès des élèves qui en ont besoin. Enseignante au primaire dans la région de Montréal, Pascale Benoit a été choquée d’entendre le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, affirmer récemment en entrevue que le programme de tutorat est sur les rails.

Elle a donc créé un sondage pour demander à des enseignants d’un groupe Facebook dont elle fait partie si le tutorat avait commencé dans leurs écoles. Les résultats ne sont pas scientifiques, reconnaît-elle, mais plus de 500 enseignants ont répondu à ses questions. « Ça donne une bonne idée : plus de 97 % des enseignants m’ont dit que ce n’était pas offert aux élèves de leurs écoles », dit l’enseignante. L’heure est plutôt au recrutement de professeurs qui souhaitent en faire.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Pascale Benoit, enseignante au primaire dans la région de Montréal

Pascale Benoit n’est pas contre le programme de tutorat en soi. « On ne peut pas être contre la tarte aux pommes », illustre l’enseignante, qui a elle-même donné son nom pour aider des élèves. « On est dans une situation particulière et tout le monde doit mettre la main à la pâte », dit-elle, tout en se demandant dans quelle mesure il pourra bénéficier aux élèves cette année. Qui plus est, disent plusieurs professeurs, recommander des élèves au programme de tutorat exige d’eux un travail supplémentaire dans une année déjà surchargée.

Au cabinet du ministre de l’Éducation, on indique que Jean-François Roberge rappellera sous peu aux centres de services scolaires qu’il s’agit d’un « enjeu très important ». Chacun de ces centres est responsable de la mise en place du tutorat et on reconnaît qu’à certains endroits, l’implantation est plus longue. Le dossier, dit-on aussi, sera suivi de façon « très assidue ».

« On ne ménagera aucun effort pour le tutorat en pandémie. Il y aura un rattrapage important à faire, et on va le faire », dit Jean-François Del Torchio, directeur de la stratégie au ministère de l’Éducation.

Des enseignants qui ne peuvent aider leurs élèves

Sur le terrain, des enseignants se sont fait dire qu’ils ne peuvent être les tuteurs de leurs propres élèves. Une enseignante a expliqué à La Presse qu’on lui a dit qu’il pourrait y avoir « apparence de conflit » d’intérêts si elle intervenait auprès de ses jeunes.

« On m’a offert de prendre les élèves des autres classes, pour offrir du tutorat en ligne, ce que j’ai refusé. Je considère que je n’ai pas de temps à perdre à apprendre à connaître d’autres élèves et m’approprier les infos sur leur bagage académique », écrit cette enseignante du primaire.

Ce n’est pas une directive gouvernementale, assure le cabinet du ministre Jean-François Roberge. À l’Association québécoise du personnel de direction des écoles, on confirme néanmoins que certains centres de services ne permettent pas aux enseignants de suivre leurs propres élèves. Pourquoi ? « Peut-être pour que le jeune voie d’autres façons de faire », avance son président, Carl Ouellet.

Mais le programme de tutorat arrivera plus tôt que tard. « On est déjà en marche. Il y a des centres de services qui sont bien avancés et ça commencera dans quelques semaines. Ça va se faire cette année », assure M. Ouellet.

Il faut laisser le temps aux écoles de bien faire les choses, dit elle aussi Kathleen Legault, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire (AMDES).

Ça doit être bien fait, il faut s’assurer que les personnes qui veulent faire du tutorat ont des compétences, il faut que les parents acceptent, il faut travailler avec les enseignants, les élèves. Ça vaut la peine de bien faire les choses pour que ce soit un succès.

Kathleen Legault, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire

« Des milliers » de candidatures

Au plus important centre de services de la province, le Centre de services scolaire de Montréal, on nous indique que les directions d’école recrutent ces jours-ci les personnes qui offriront le tutorat. Ces tuteurs seront issus du personnel des écoles, mais on ajoute que les écoles pourront aussi « approcher les organismes partenaires ».

Au Centre de services scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles (CSSMI), sur la couronne nord de Montréal, on a fait un appel auprès du personnel et, à ce jour, environ 250 employés se sont manifestés pour faire du tutorat, dont 185 enseignants.

« Les autres employés sont par exemple des techniciens en éducation spécialisée, des gestionnaires, des employés de soutien administratif, etc. », nous indique Mélanie Poirier, conseillère en communication au CSSMI.

Le centre de services dit avoir en outre reçu une centaine de candidatures via la plateforme « Répondez présent » mise sur pied par Québec. Au cabinet du ministre de l’Éducation, on dit que « des milliers » de candidatures ont été reçues pour faire du tutorat, mais qu’il faut évaluer leur pertinence. Combien d’élèves québécois pourront à terme bénéficier d’un suivi personnalisé ? C’est une question pour l’instant sans réponse.