Le fait que Québec envisage de prolonger le congé scolaire des Fêtes pour imposer une « quarantaine » aux jeunes fait craindre que les élèves les plus vulnérables en pâtissent. Des enseignants réclament qu’on les laisse enfin faire leur travail, tandis qu’une chercheuse plaide qu’il faut se rendre à l’évidence : l’année scolaire ne sera pas comme les autres.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Lysianne Dupont est orthopédagogue et travaille avec des enfants en difficulté d’une école primaire de la région de Montréal. Quand ses élèves sont revenus en classe en septembre, ils avaient pris du retard, dit-elle.

« J’ai des élèves qui étaient en difficulté et qui le sont encore plus. Les écarts se creusent énormément dans les classes entre ceux qui ont une facilité d’apprentissage et ceux pour lesquels juste ‟l’école de base”, ce n’est pas suffisant. Ça m’inquiète énormément », dit l’orthopédagogue.

Pour la première fois, « tannée que l’éducation soit mise au second plan », elle a écrit à sa députée pour lui faire part de ses préoccupations si les vacances de Noël sont prolongées comme l’envisage le gouvernement.

Enseignante en adaptation scolaire au primaire, Annie-Claude Arcand partage cette inquiétude.

Déjà, au retour des Fêtes, c’est difficile à rattraper. Et on veut ajouter du temps de plus ? Ce n’est pas vrai que je vais pouvoir terminer d’enseigner mon année, je viens de rattraper le retard du printemps.

Annie-Claude Arcand, enseignante au primaire

Elle ajoute toutefois qu’elle se pliera aux exigences de la Santé publique.

Sur le terrain, bien des enseignants sont de cet avis, estime Égide Royer, psychologue et professeur associé à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval.

« On fait toujours attention de ne pas commenter parce qu’on n’est pas spécialistes en santé publique, mais la Santé publique ne se gêne pas pour prendre des décisions qui ont des impacts sur le développement des jeunes. Ils n’ont pas d’expertise là-dedans », dit-il sans ambages.

La Santé publique semble « pousser » pour des vacances prolongées, dit M. Royer, sans prendre en compte le fait que la réussite à l’école est un facteur de protection dans le développement des jeunes. « Si la ligne de pensée, c’est de voir cette interruption comme si les jeunes étaient en quarantaine parce qu’ils rentrent de voyage, c’est simpliste. Les impacts sont énormes », poursuit le psychologue.

Delphine Collin-Vézina, directrice du Centre de recherche sur l’enfance et la famille de l’Université McGill et professeure à l’École de service social, se demande quel sera le prix à payer pour les élèves qui seront encore privés de ces jours d’école.

À court terme, ça signifie « pas de contacts avec leurs amis et avec d’autres adultes significatifs, pas de services scolaires comme des psychologues ou psychoéducateurs, des enfants à la maison avec des parents possiblement dérégulés et en détresse eux-mêmes », explique la professeure.

« C’est un choix de société qui m’apparaît bien mal avisé », dit Mme Collin-Vézina.

La « grande erreur »

Julie Myre-Bisaillon, professeure à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, croit qu’il faut « arrêter de virer fous avec le nombre de jours d’école ». « L’école ne peut pas porter à elle seule la responsabilité de l’éducation des enfants, encore plus en temps de pandémie », dit-elle, notant que la pression sur les enseignants est forte en ce moment.

La « grande erreur » de Québec a été de promettre une année scolaire la plus « normale » possible, de faire « comme si de rien n’était », estime-t-elle. « Si on avait planifié différemment, si on avait prévu une année particulière où il faut aller aux apprentissages essentiels, on n’en serait pas à se préoccuper d’une semaine ou plus d’école », croit Mme Myre-Bisaillon.

La professeure s’inquiète pour les élèves en difficulté, mais, dit-elle, c’est aussi le cas en temps normal.

Ça nous remet devant des écarts qui existaient déjà avant la pandémie. Au Québec, on n’a pas fait le pas de travailler avec les familles de milieux vulnérables et là, on paye doublement pour. Si on avait outillé nos organismes communautaires à aller dans ces familles, on aurait une stimulation plus grande.

Julie Myre-Bisaillon, professeure à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke

La Coalition des parents d’enfants à besoins particuliers du Québec croit que les écoles ne devraient pas fermer plus longtemps à Noël, mais que les parents devraient avoir le choix d’y envoyer, ou pas, leurs enfants.

« Ce genre de décision unilatérale, prise sans présenter les données de l’impact des éclosions dans les milieux scolaires, nous amène à nous demander quels sont les plans du gouvernement pour les enfants qui ont besoin le plus de soutien », dit sa présidente Bianca Nugent.

Mercredi, le gouvernement ontarien a annoncé qu’il renonçait à prolonger les vacances scolaires des Fêtes, estimant que les protocoles mis en place actuellement dans les écoles sont suffisants pour assurer la sécurité des enfants. Jeudi en fin d’après-midi, le ministre de l'Éducation Jean-François Roberge tiendra un point de presse à Montréal en compagnie du premier ministre François Legault. En début de semaine, M. Legault a indiqué que l’enseignement à distance ne figurait pas dans les plans.

Tous ces changements dans l’organisation scolaire ont des impacts sur le personnel des écoles, qui se « revire sur un 10 cents », dit l’orthopédagogue Lysianne Dupont. « Ma priorité, c’est l’éducation des élèves. On peut-tu faire notre travail ? », demande-t-elle.