Au Québec comme partout dans le monde, de grandes inconnues entourent la rentrée scolaire, qui sera ni plus ni moins qu’un vaste laboratoire fait d’essais, d’erreurs et d’ajustements. Sécuritaire ? Nécessaire, en tout cas, aux yeux de deux experts – l’un spécialiste en santé publique, l’autre en nouveaux virus –, qui nous disent ce qui leur donne espoir et ce qui les inquiète.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Le succès du retour en classe dépendra en bonne partie de la prudence et de la discipline des enfants, mais aussi largement du comportement des adultes. Pour limiter les éclosions à la rentrée, c’est toute la population qui serait bien avisée de passer le plus de temps possible dehors. Car sans surprise, une faible transmission communautaire reste l’un des meilleurs gages de réussite.

« On a repris goût aux activités sociales, aux BBQ dans la cour avec des amis. Mais à l’automne, quand on rentrera dans les maisons, si l’on fait encore des partys, ça n’ira pas », insiste Benoît Mâsse, chef de l’Unité de recherche clinique appliquée au CHU Sainte-Justine et professeur de santé publique à l’Université de Montréal.

Le plan sanitaire de la rentrée des classes, annoncé au début de la semaine dernière, part selon lui du bon choix de société. « Je crois qu’on fait bien de privilégier les enfants, leur besoin d’apprendre et de socialiser. »

Comme l’a démontré la rentrée printanière à l’extérieur de Montréal et ailleurs dans le monde, des éclosions surviendront fort probablement.

PHOTO FOURNIE PAR BENOÎT MÂSSE

Benoît Mâsse, chef de l’Unité de recherche clinique appliquée au CHU Sainte-Justine et professeur de santé publique à l’Université de Montréal

J’ai l’impression qu’au fur et à mesure que l’automne avancera, les cas vont monter, lentement. Ces jours-ci, on en est à moins de 100 cas. On va refranchir ce cap, puis le cap des 200 cas, progressivement. Si on peut au moins se rendre au 1er novembre sans trop de problèmes, ce serait bien.

Benoît Mâsse, chef de l’Unité de recherche clinique appliquée au CHU Sainte-Justine

Pour cela, estime-t-il, les adultes en dehors de l’école devront être disciplinés. Éviter les rassemblements. Travailler de la maison le plus possible. Porter le couvre-visage. Rester dehors quand ils voient quelques rares amis à la fois. Idéalement, les enfants devraient aller à l’école à pied ou à vélo, dit-il aussi. Car évidemment, moins il y a de cas dans la communauté, meilleures sont les chances que cette rentrée tienne.

Maximiser le temps passé à l’extérieur

À l’école aussi, il faudrait maximiser le temps passé à l’extérieur. « Les récréations, les cours d’éducation physique, tout cela, ça devrait se passer dehors le plus possible et habiller les jeunes en conséquence. »

Et à 48 dans les autobus, ça passe ? Au moindre pépin, M. Mâsse prédit que le transport scolaire pourrait être le premier sacrifié.

En classe, quand les enfants sont assis à leur pupitre, ça peut aller, surtout si les écoles parviennent réellement à garder les jeunes dans la même classe, sans que tous se mélangent, poursuit-il. Mais les cafétérias et les gymnases bondés ? Les attroupements dans des couloirs ? Ça, c’est non, insiste Benoît Mâsse, qui s’inquiète par ailleurs en parallèle du retour possible des grandes ligues de hockey, avec ce que cela suppose de proximité.

Ses grands espoirs ? Que les tests moins invasifs, faits avec de simples échantillons de salive, soient largement offerts bientôt. Il relève aussi que la Santé publique est beaucoup mieux en mesure, rapidement, de documenter les éclosions et de retracer les personnes touchées. « S’il y a un problème dans un bar, si le problème vient de partys privés, l’information arrive rapidement. En avril, la Santé publique n’était pas du tout en mesure de le savoir aussi rapidement. »

Un plan sanitaire adéquat

Tout comme M. Mâsse, la Dre Anne Gatignol, virologue et professeure en microbiologie à l’Université McGill, croit qu’on a bien fait de donner la priorité à l’éducation.

Celle qui plaide depuis le début pour le port du couvre-visage se réjouit qu’il fasse aussi son entrée à l’école, à partir de la 5e année. Elle est pleinement d’accord avec le fait qu’on ne le porte pas en classe, mais qu’il soit obligatoire dans les autres lieux (corridors, hall d’entrée, etc.).

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L’HÔPITAL GÉNÉRAL JUIF

La Dre Anne Gatignol, virologue et professeure en microbiologie à l’Université McGill

Nos jeunes sont capables de comprendre si on leur explique bien les raisons pour lesquelles ces mesures sont mises en place. S’ils comprennent bien les enjeux, ils ont plus de chances de les accepter.

La Dre Anne Gatignol, virologue et professeure en microbiologie à l’Université McGill

« Si cela se concrétise vraiment, poursuit-elle, je suis ravie que les élèves aient une classe fixe sans avoir besoin de se promener à 30 d’une classe à l’autre avec toutes leurs affaires et les lots de bousculades (avec échanges de virus) que cela suppose », poursuit-elle.

Il est très important, à son avis, que ce soient les enseignants qui se déplacent de classe en classe.

L’une des clés d’une rentrée sans problème, selon la Dre Gatignol, réside beaucoup dans le fait de limiter le plus strictement possible les contacts à la classe (donc à 20 ou 30 élèves) plutôt qu’à 200 élèves et plus. « Déjà, cela devrait considérablement limiter les risques », estime-t-elle, insistant sur l’importance absolue d’éviter les rassemblements dans les couloirs.

Une diminution des risques et une réaction au quart de tour s’il y a contamination me semblent déjà très bien. Si nous offrons à nos jeunes une vie à l’école quasi normale tout en étant encadrée, ils auront moins besoin de se regrouper à l’extérieur de façon moins sécuritaire, surtout les adolescents.

La Dre Anne Gatignol, virologue et professeure en microbiologie à l’Université McGill

Les parents seraient-ils bien avisés de favoriser le vélo et d’éviter que les enfants prennent le transport scolaire ? « Tout dépend de l’âge de l’enfant et de la distance. Il faut que le vélo soit sécuritaire et que l’enfant n’ait pas un sac à dos de 10 kilogrammes qui le déséquilibrerait. »

Encore là, « le transport scolaire avec un couvre-visage me semble un bon compromis ».

Et les ventilateurs dans les classes si mal aérées ? Pas une bonne idée, répond-elle. Les ventilateurs répandent le virus s’il est présent dans un local. Et elle doute que les purificateurs d’air puissent être utiles.

Quant à la reprise ou pas des sports de tous genres, la Dre Gatignol est d’avis que chaque discipline doit mettre en place des règles sécuritaires, faire respecter la distance ou imposer un couvre-visage.

Tout comme l’ont fait les ligues professionnelles, il faut s’adapter.

Même nécessaire adaptation pour les sports individuels. « Je suis allée à la piscine et les mesures sont drastiques : circuit à sens unique, nombre limité de nageurs, couvre-visage pour tous sauf dans l’eau. »

Seul oubli, selon elle : la douche en sortant, à privilégier aussi !

Derrière le succès des plans danois et norvégien

PHOTO THIBAULT SAVARY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le Danemark a été le premier pays en Europe à rouvrir ses classes, au printemps dernier. Sur la photo, des élèves d’une école de Copenhague, à la fin du mois d’avril dernier.

Le Danemark et la Norvège ont particulièrement bien réussi leurs rentrées scolaires printanières. Qu’ont-ils mis en place ? Il semble qu’un retour en classe sous le signe de la distanciation physique, combiné à une faible transmission communautaire à la base, a pu contribuer à leur succès, à première vue.

Dans une revue de littérature signée Brendon L. Guthrie et collaborateurs publiée pendant l’été, les rentrées scolaires dans 15 pays (en Europe et en Asie) ont été analysées.

> Consultez l’étude (en anglais)

Les auteurs y vont d’abord d’une mise en garde : on en est encore aux premières études sur la question et bien des inconnues demeurent. « Il n’y a pas encore de consensus scientifique sur la vulnérabilité relative des jeunes enfants, sur leur capacité à transmettre le virus, sur leur rôle dans la transmission communautaire et sur l’impact des fermetures et des réouvertures d’écoles. »

Comme le résume au Québec Kate Zinszer, épidémiologiste à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, « si l’on veut que les enfants retournent à l’école, il faut accepter un certain niveau de risque », accepter l’absence de certitudes.

Les systèmes scolaires européens et asiatiques passés en revue par Guthrie et ses collaborateurs ont opté pour diverses précautions. Certains ont mis en place des horaires alternés. D’autres ont réduit la taille des classes, favorisé la prise de température systématique (en Asie) ou rendu le masque obligatoire, au moins pour certains élèves.

(Notons ici que contrairement à l’approche occidentale, certains pays asiatiques ont préféré envoyer les plus grands à l’école, et les petits ont largement été confiés aux grands-parents quand les parents ont dû retourner au bureau. Soulignons aussi qu’à Taiwan, on a décidé de fermer les écoles dès qu’un deuxième cas était découvert.)

Selon les constats de Guthrie et ses collaborateurs, le Danemark, qui a été le premier pays en Europe à rouvrir ses classes, de même que la Norvège s’en sont particulièrement bien tirés, sans hausse significative de la COVID-19 lors de la réouverture de leurs écoles.

PHOTO ARCHIVES REUTERS

Une classe d’Oslo, en Norvège, à la fin du mois d’avril dernier

Dans ces deux pays, au printemps, seuls les jeunes élèves ont été autorisés à retourner à l’école. La taille maximale de la classe, au Danemark, était de 12 élèves et en Norvège, de 15 élèves.

Ces deux pays n’y sont pas allés avec des horaires différés et ils n’ont pas imposé le port du couvre-visage, pas plus qu’ils n’ont imposé la prise de température. La distanciation physique a été privilégiée.

Mais ces deux pays partaient du bon pied, faut-il préciser, avec de faibles taux de transmission communautaire. Et c’est resté comme cela, disent les auteurs.

La réouverture des écoles dans les pays ayant une faible transmission communautaire (au Danemark et en Norvège) n’a pas entraîné une augmentation des taux de COVID-19. Le retour en classe dans des pays à plus haute transmission communautaire (l’Allemagne) s’est traduit par une augmentation de cas parmi les jeunes, mais pas parmi le personnel.

Extrait de l’étude de Brendon L. Guthrie et collaborateurs

Quelques explications sur le cas israélien

Le cas israélien inquiète particulièrement. Alors que la pandémie semblait à peu près maîtrisée, en mai, les cours ont repris, mais de grosses éclosions ont mis en quarantaine quelque 22 000 élèves et enseignants.

PHOTO SEBASTIAN SCHEINER, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Des écoliers israéliens portant des masques se déplacent à Tel-Aviv, le 6 juillet dernier.

En Israël, rapporte encore le New York Times, le retour en classe avait été précédé de consignes claires. Le couvre-visage devait être porté à partir de la 4e année, les fenêtres devaient rester ouvertes, les mains être lavées fréquemment et les élèves, rester à 2 mètres le plus possible.

Mais en Israël comme au Québec, les écoles sont souvent surpeuplées et certains se sont retrouvés à 38 dans la même classe.

Le retour en classe a aussi coïncidé avec la réouverture des lieux de culte, des centres commerciaux, des bars et des restaurants. Une vague de chaleur est aussi arrivée. Les fenêtres des classes auraient été fermées, l’air conditionné aurait été mis en marche et l’imposition du couvre-visage a été levée.

Qu’est-ce qui a le plus contribué aux grosses éclosions ? Le retrait soudain du couvre-visage ? La réouverture au même moment des lieux publics dans la société ? Difficile de le déterminer pour l’instant.

Le cas suédois

En Suède, précisent Guthrie et ses collaborateurs, on n’a pas fermé les écoles primaires, mais les élèves du secondaire sont restés à la maison de mars à juin. Dans ce pays, « aucun ajustement n’a été fait en ce qui a trait à la taille des classes, l’organisation du lunch ou des récréations ».

« Le taux relativement haut d’enfants atteints de la COVID porte à croire qu’il ait pu y avoir une transmission significative à l’école », est-il noté dans l’étude.

Exemples de mesures prises à la prochaine rentrée à l’étranger

Aux États-Unis

Les Centers for Disease Control encouragent le port du masque à la prochaine rentrée pour les élèves, mais la décision de l’imposer ou pas sera prise localement. La décision de rouvrir les écoles revient aussi à chaque district scolaire.

En France

Le masque sera obligatoire pour les élèves de plus de 11 ans dans les espaces clos comme à l’extérieur lorsque la distanciation de 1 mètre ne peut être garantie, « ce qui correspond à la configuration d’une immense majorité de classes lorsque tous les élèves sont présents », fait observer Le Monde. Tout le personnel scolaire – sauf en maternelle – devra porter le masque, à l’école primaire et secondaire. Le protocole ne parle pas des heures de dîner, « un lieu où les élèves de collège et lycée enlèveront leurs masques sans que la distanciation de 1 mètre soit forcément possible », écrit aussi Le Monde.

Au Cachemire indien

Le retour en classe se fait en plein air.

En Australie

Dans la région de Victoria, une centaine d’écoles ont été fermées en raison d’éclosions. Les enfants de 12 ans et plus doivent porter le couvre-visage, et le gouvernement en fournit aux élèves qui n’en ont pas.

En Grande-Bretagne

Le premier ministre Boris Johnson soutient qu’en cas de deuxième vague, les écoles resteraient ouvertes, mais que les bars et restaurants fermeraient. Les écoles doivent être les derniers établissements à fermer, a-t-il dit. Le ministre de l’Éducation, Gavin Williamson, a présenté ses excuses aux élèves pour les cours et les examens qu’ils ont ratés à cause de la pandémie.