L’école publique telle que la voyaient les membres de la commission Parent, dans les années 1960, n’existe pas. Selon l’un de ses anciens commissaires, le sociologue Guy Rocher, « le projet de la Révolution tranquille a été trahi ».

AgnÈs Gruda AgnÈs Gruda
La Presse

Le principal objectif poursuivi par ceux qui ont posé les jalons de l’enseignement public au Québec était de créer un « système unifié » pour tous, rappelle celui qui aura été l’un des artisans de cette vaste réforme.

« Nous voulions construire un système éducatif bien intégré, du primaire jusqu’à l’université, pour remplacer un système en pièces détachées. »

On a plutôt abouti à un système à trois vitesses qui a causé un « gâchis humain », selon lui.

Gâchis qui, souligne Guy Rocher, s’est accentué avec l’épidémie de COVID-19.

La pandémie nous fait voir les choses de façon encore plus dramatique, les élèves du privé sont en train de prendre une avance sur ceux du public.

Guy Rocher

À 96 ans, Guy Rocher n’a rien perdu de sa vivacité intellectuelle. Et il ne mâche pas ses mots.

Le gâchis humain qu’il dénonce, en entrevue téléphonique, c’est celui des enfants qui se sentent « dévalorisés » dans le réseau public ordinaire, (dit « régulier »), ce « tiers-monde de notre système d’éducation ».

Aujourd’hui, environ 20 % des élèves choisissent l’école privée au secondaire. Sur le territoire de la Commission scolaire de Montréal (CSDM), la saignée est encore plus forte : plus de 30 % d’élèves de secondaires fuient vers le privé. Et environ 8 % fréquentent des écoles publiques sélectives consacrées entièrement à un projet particulier.

« La multiplication des programmes particuliers sélectifs et des établissements privés entraîne des inégalités de traitement au profit des plus favorisés », avait dénoncé le Conseil supérieur de l’éducation du Québec (CSE) dans un rapport publié en 2016.

« La justice sociale et les valeurs défendues collectivement sont mises en péril à l’école », ajoute le rapport du CSE.

Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

Débats houleux

Guy Rocher se souvient bien des débats qui avaient déchiré les neuf membres de la Commission, dont il est aujourd’hui l’unique survivant, sur la question du traitement que le Québec moderne devait réserver aux écoles privées.

Trois tendances s’affrontaient au sein du groupe. Il y avait ceux qui croyaient que les écoles privées devaient être financées strictement par les droits de scolarité facturés aux parents, comme c’était déjà le cas. D’autres qui voulaient subventionner les écoles privées. Et d’autres, enfin, qui cherchaient des solutions de compromis, en laissant au privé un rôle complémentaire du réseau public.

A priori, Guy Rocher faisait partie du premier groupe.

Je trouvais que subventionner le privé, c’était aller à l’encontre de ce qu’on était en train de faire, tout était basé sur le fait qu’on voulait un système unifié, et on était déjà là à faire un premier accroc.

Guy Rocher

Il y a eu de nombreuses discussions pour établir le coût moyen de l’instruction privée. Face à l’avènement d’un ministère de l’Éducation et à la concurrence d’un réseau d’instruction entièrement public, les institutions privées s’inquiétaient pour leur survie.

« Le privé partait de très loin, ils craignaient leur disparition. »

Les discussions avec le lobby des écoles privées ont été féroces. « Il y en a qui voulaient faire financer leurs dettes ou leurs dépenses d’infrastructures par l’État », se souvient Guy Rocher.

Ce dernier a fini par jouer le rôle de conciliateur au sein de la Commission, cherchant une solution de compromis qui ouvrirait « le moins de portes possible au privé. » Pour arriver à la formuler actuelle, où l’État finance environ 40 % de l’éducation offerte par le réseau d’écoles privées subventionnées.

« J’ai toujours regretté ce compromis, confie-t-il aujourd’hui. Nous avons laissé une petite porte, mais le privé a forcé pour l’ouvrir de plus en plus. »

Car à ses yeux, le système privé a « fini par triompher. » Et a indirectement transformé le réseau public à son image.

« Le réseau à trois vitesses est inacceptable, on est très loin de l’objectif d’égalité sociale qu’on s’était fixé. »

« L’élite sauve l’élite »

S’il y a eu une occasion de réduire les subsides aux écoles privées, c’était après l’arrivée au pouvoir du Parti québécois, en 1976.

Le PQ prônait une révision à la baisse du financement du privé.

Guy Rocher occupait à l’époque les fonctions de sous-ministre de Camille Laurin, ministre du Développement culturel. Tandis que Jacques-Yvan Morin occupait le poste de ministre de l’Éducation.

Mais la réforme promise n’a pas eu lieu. « Ils n’étaient pas prêts à aller devant le Conseil des ministres avec un tel projet. »

Aux yeux de Guy Rocher, si le financement des écoles privées est aussi intouchable, ce n’est pas sorcier : c’est parce que les décideurs envoient majoritairement leurs enfants dans des écoles privées…

Finalement, résume-t-il, « l’élite québécoise sauve l’élite québécoise aux dépens d’une partie de la population ».

Ailleurs au Canada

L’Ontario ne subventionne pas du tout les écoles privées, qui sont donc hors de prix pour les classes moyennes. La vaste majorité des élèves du secondaire fréquentent simplement leur école de quartier.

La Colombie-Britannique, la Saskatchewan, le Manitoba et l’Alberta accordent des subventions aux écoles privées.