Si la fin d’année scolaire a été « loin d’être optimale » pour de nombreux élèves du Québec, « il faut relativiser », dit le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, qui a accordé une longue entrevue à La Presse à son bureau de Montréal. Ça ne reste qu’une « étape dans un parcours qui, de la maternelle à la cinquième secondaire, dure 12 ans ».

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

« Dire que c’est une génération sacrifiée, je trouve que c’est un peu fort. C’est un peu fort, franchement. »

Tout de même, pour les plus vulnérables, ces longs mois sans école peuvent être plus dommageables, avons-nous avancé.

Tout en notant que le décrochage est un enjeu important au Québec et dans tout l’Occident, le ministre rappelle qu’avant la pandémie, « déjà 55 % des élèves vulnérables ne décrochaient pas de diplôme ».

« Pour eux aussi, ça reste une étape de deux mois et demi sur un parcours de 12 ans de scolarisation. Il ne faut pas penser que tout à coup, on leur a enlevé 50 % de leur parcours scolaire », dit Jean-François Roberge.

Le ministre insiste : les élèves en difficulté seront repérés à la rentrée et feront l’objet d’un « blitz intensif ».

On va mettre les bouchées doubles et triples pour rattraper cette étape qui a été très inégale [d’un endroit à l’autre du Québec].

Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur

Interrogé sur la difficulté de convaincre des jeunes de revenir à l’école s’ils ont goûté au marché du travail pendant la pandémie, Jean-François Roberge reconnaît qu’il faudra « faire des efforts pour les ramener et les accompagner », notamment par des campagnes de publicité.

Pour l’ensemble des parents, le ministre se montre rassurant. Par rapport à septembre 2019, il y a 710 spécialistes de plus (orthophonistes, orthopédagogues, psychoéducateurs) et le ministre a de l’argent pour en embaucher au moins 200 de plus.

Des différences qui s’expliquent

Certes, tous les élèves n’ont pas eu de façon égale les camps pédagogiques. Les écoles n’ont pas rouvert partout au Québec en même temps. Mais le ministre Roberge refuse catégoriquement l’argument de l’équité à tout prix.

« Dire que ça doit être partout ou nulle part, je n’embarque pas là-dedans. »

Ainsi, a-t-il illustré, si un élève de Victoriaville a la chance de retourner en classe, ça n’enlève rien à celui de Longueuil qui en a été empêché.

Il ne cache pas que « c’était très frustrant » par moments de devoir suivre les consignes de la Santé publique. Par exemple, pendant plusieurs semaines, « les élèves ne pouvaient pas récupérer leurs lunettes, souliers de course ou orthèses ».

Les manuels sont aussi restés dans les pupitres, ce qui n’a pas facilité les choses.

« La Santé publique nous a dit longtemps : no way, pas le droit de rentrer dans l’école, c’est barré », rappelle M. Roberge.

Aucune fâcherie avec les syndicats

Il est arrivé, dit le ministre, que les centrales syndicales reformulent ses directives « pour essayer de dire à des profs de ne pas en faire trop », mais il ne veut pas en faire de cas. « C’est l’exception », dit-il, et de bonne guerre, selon lui. « C’est normal pour les syndicats de défendre leurs membres. »

Par ailleurs, Jean-François Roberge a expliqué que tant que les services de garde d’urgence n’étaient pas offerts aux enseignants, il ne pouvait pas exiger d’eux une pleine prestation de travail. À partir du 4 mai, ils devaient être au poste.

Se faire croire que l’accompagnement était parfait, ce n’est pas vrai. Dire que les profs étaient payés à ne rien faire, ce n’est pas vrai non plus. Je pense que la vérité est quelque part entre les deux.

Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur

Cela reste tout de même difficile à mesurer. Le ministre admet que les directions d’école « n’étaient pas habituées à superviser les enseignants à distance ».

« Quand on n’est pas en temps de pandémie, je ne demande pas un rapport pour savoir quel prof fait combien d’heures, je n’en ai pas demandé non plus pendant la pandémie », dit le ministre.

En cas de deuxième vague, il ne doute pas que les directions d’école et les ressources humaines auront tiré les leçons.

Équilibre à trouver

À plusieurs reprises, M. Roberge a été accusé de manquer de clarté dans ses consignes.

« Des fois, je me faisais dire dans une même conférence qu’il fallait laisser toute la marge de manœuvre du monde au réseau et que ça prenait des balises très claires. Tu raccroches et tu te dis bon… c’était quoi, déjà, la demande précise du réseau ? Balises claires et marge de manœuvre maximale ! », dit le ministre en riant.

Sur les camps pédagogiques, qu’il a voulu imposer en juin pour les élèves en difficulté avant de faire volte-face, il reconnaît toutefois qu’il aurait dû prendre 48 heures de plus pour s’assurer d’une meilleure adhésion du réseau scolaire.

Pour ce qui est des cégeps et des universités, les sessions d’automne se feront en partie à distance, en partie sur les campus, assure le ministre. Les premiers coups de sonde de M. Roberge l’amènent à croire qu’il n’y aura pas de baisse substantielle du nombre d’inscriptions dans les cégeps et universités.

Un ministre qui ne doute pas de rester en selle

Appelé à commenter les rumeurs de remaniement ministériel qui lui ferait perdre son poste, Jean-François Roberge a dit les prendre avec un grain de sel. À la mi-mandat, « c’est la saison des rumeurs ». Mais il dit ne pas douter de mener ses chantiers à terme, par exemple l’implantation des maternelles 4 ans.

En résumé, dans les derniers mois, le ministre dit qu’il a « été de bonne foi ».

« J’ai beaucoup appris. J’ai admis certaines erreurs. Je pense que personne n’aurait pu être ministre de l’Éducation pendant la pandémie sans faire de faux pas. »