Les écoles secondaires privées pénalisent-elles les enfants brillants qui ont des difficultés d'apprentissage comme la dyslexie, la dyscalculie ou la dysorthographie ?

Mis à jour le 18 déc. 2018
SUZANNE COLPRON LA PRESSE

Marie-Claude Archambault le croit. Sa fille Sarah, 11 ans, a reçu l'an dernier un diagnostic de dysorthographie. En gros, elle a du mal à mémoriser la graphie des mots. Les lettres se mélangent dans sa tête. La neuropsychologue qui l'a évaluée pendant quatre semaines a pondu un rapport de 20 pages. Conclusion : Sarah a droit, en classe, à un dictionnaire électronique, à des coquilles pour ses oreilles, à une place préférentielle et à plus de temps pour répondre aux questions d'examen. Ces « outils » l'aident à réussir.

Mais les deux écoles secondaires privées où elle a souhaité poursuivre ses études (l'Académie Sainte-Thérèse et l'Externat Sacré-Coeur) ne lui ont pas permis de les utiliser pendant les tests d'admission.

« Pas étonnant qu'elle ait été refusée. C'est comme si une personne myope ne portait pas ses lunettes pour travailler ou conduire. » - Marie-Claude Archambault, à propos de sa fille Sarah

Dans les deux cas, Sarah n'a pas atteint la note minimale exigée, soit 60 %.

PRIVÉES DE LEURS OUTILS

Mme Archambault, qui a publié une lettre dans La Presse du 2 décembre pour dénoncer cette situation, n'est pas la seule à penser que les écoles secondaires privées de Montréal pénalisent les élèves différents, comme Sarah, qui, malgré leurs troubles d'apprentissage, n'ont pas de déficience intellectuelle. « Ce ne sont pas des cancres ! assure Mme Archambault. Tous ces enfants sont, au contraire, très intelligents, très animés et vifs d'esprit ! »

Les filles de David Ducasse et d'Édith Villeneuve ont subi le même sort. Béatrice, la fille de M. Ducasse, elle aussi atteinte de dysorthographie, a été refusée dans les deux écoles privées (collèges Mont-Saint-Louis et Notre-Dame) où elle a passé des tests d'admission sans accès à ses « outils ».

Et Mia, la fille de Mme Villeneuve, qui souffre de dyslexie, a reçu trois lettres de refus après avoir passé des examens dans quatre écoles secondaires privées de Montréal, soit les collèges Notre-Dame, de Montréal, Letendre et Mont-Saint-Louis. Le Collège Letendre l'a mise sur une liste d'attente. Mais partout, on l'a empêchée d'utiliser ses « outils » pendant les tests.

TOUT LE MONDE PAREIL

« Entre ce qu'ils disent aux portes ouvertes et ce qu'ils font lors des tests d'admission, ce n'est pas la même affaire », dénonce Mme Villeneuve.

« Dans les tests, tout le monde est pareil, même si, au moment du dépôt de la demande d'admission, c'est clairement indiqué que si l'enfant possède un plan d'intervention ou des particularités, on peut déposer une copie du rapport. » - Marie-Claude Archambault

Sarah, Mia et Béatrice auraient-elles été admises dans l'une ou l'autre de ces écoles privées si elles avaient eu droit à leur dictionnaire électronique ou à leur ordi ? Peut-être que oui, mais peut-être que non. On ne peut pas le savoir avec certitude.

Les directeurs et directrices de ces écoles privées ont tous accepté de répondre à nos questions. Si certains admettent que cette situation les force à se questionner, d'autres assurent que le processus de sélection est juste et qu'il permet d'écarter les élèves qui peineraient à suivre leur programme scolaire.

« JE SUIS D'ACCORD »

Martin Landry dirige l'Académie Sainte-Thérèse depuis deux ans. Avant d'être nommé à ce poste, il était directeur du réseau de la commission scolaire de la Pointe-de-l'Île, où beaucoup d'enfants ont des difficultés d'apprentissage. « Je suis d'accord avec cette mère [Marie-Claude Archambault], dit-il. Si on retire les stratégies à ces enfants, c'est comme enlever les lunettes à un myope. »

L'Académie Sainte-Thérèse n'accommode pourtant pas les élèves munis d'un plan d'intervention lors des tests d'admission. Mais elle dit en tenir compte dans la correction. Comment ? En n'enlevant pas de points aux questions non répondues, assure M. Landry.

À l'Académie Sainte-Thérèse, 90 % des élèves sont admis à 4 ans. Ils passent du préscolaire au primaire et du primaire au secondaire sans test d'admission. « Sur 2000 élèves, 16,6 % des enfants ont des plans d'intervention », fait valoir le directeur.

RÉSULTATS PONDÉRÉS

À l'Externat Sacré-Coeur, la proportion d'élèves avec des troubles d'apprentissage est de 12 %. « On procède par pige pour les admissions », précise la directrice Denyse Hébert. Les trois quarts des élèves ayant eu plus de 60 % aux tests sont pigés. Les autres (25 %) sont choisis pour leurs notes.

« Les tests sont en grande partie objectifs. Il y a une partie de rédaction, mais on pondère les résultats si l'élève a un plan d'intervention. Est-ce qu'on devrait permettre les outils ? C'est une question qu'on peut se poser, oui. Mais on ne pense pas pénaliser ces jeunes. » - Denyse Hébert, directrice de l'Externat Sacré-Coeur

« ON NE PEUT PAS GÉRER ÇA »

Au Collège Letendre, la performance n'est pas le premier critère quand vient le temps de choisir les élèves. « Ici, on est là pour aider les jeunes dans la mesure de nos moyens, affirme le directeur Yves Legault. On n'est pas là pour les exclure s'ils ont les capacités de réussir. »

Au Collège Letendre, le test d'admission mesure les connaissances acquises au primaire. « L'examen n'est pas le seul outil sur lequel on se base, précise le directeur. La question qu'on se pose, c'est est-ce que cet élève va être capable de passer cinq ans avec nous ? On regarde le test, les bulletins de 4e et de 5e année et le plan d'intervention. »

Pourquoi ne pas permettre les outils pendant les tests ? « On ne peut pas gérer ça, répond M. Legault. Ce n'est pas le contexte idéal. Tout le monde est nerveux. » Près du tiers (30 %) des 1750 élèves du Collège Letendre ont un plan d'intervention.

« PAS UNE CONTRAINTE ÉNORME »

Au Collège Notre-Dame, les élèves peuvent prendre le temps voulu pour faire le test. « Ce qui nous intéresse, c'est ce qui est écrit sur les feuilles, dit le directeur Lotfi Tazi. On demande aux parents de nous fournir le plan d'intervention. Ça nous aide à déterminer quels sont les services requis pour cet enfant. On en tient compte dans la correction et dans l'évaluation générale des dossiers. »

M. Tazi assure que si l'enfant souffre de dysorthographie, on ne lui enlève pas de points pour les fautes d'orthographe.

« Je suis convaincu que les élèves qu'on refuse, on ne peut pas leur fournir les services dont ils ont besoin. » - Lotfi Tazi, directeur du Collège Notre-Dame

Le collège accepte un enfant sur quatre. Et moins de 5 % des 1800 élèves ont un plan d'intervention.

« La plupart réussissent bien parce qu'ils sont bien organisés », précise le directeur, qui n'est pas contre l'idée de revoir les processus d'admission pour permettre à ceux qui en ont besoin d'utiliser des « outils ». « Il y a une contrainte organisationnelle, mais ce n'est pas une contrainte énorme. Toutefois, dans l'ensemble, on pense qu'on est juste dans notre évaluation. »

UN ÉLÈVE SUR DEUX SÉLECTIONNÉ

Au Collège Mont-Saint-Louis, on encourage aussi les parents à fournir le plan d'intervention de leur enfant. « De 10 à 15 % de nos élèves ont un plan, précise la directrice Sylvie Drolet. Mais il y a plusieurs types de plans, différents troubles d'apprentissage et différents niveaux de difficulté. On regarde les dossiers en toute connaissance de cause. Et on se demande si on a ce qu'il faut pour accompagner ces enfants », explique-t-elle.

Là aussi, la demande excède le nombre de places. Sur les 1000 enfants qui se présentent aux examens, 500 reçoivent une réponse positive. Les outils seront-ils permis dans l'avenir ? Ce n'est pas exclu, dit Mme Drolet.

En attendant, l'école permet aux jeunes de prendre le temps qu'il faut pour répondre aux questions. « On prend ceux qui ont le mieux performé aux tests, mais on en prend quand même un sur deux. J'ai des enfants dans tous les groupes de réussite. »

PAS UN CADEAU

Au Collège de Montréal, l'examen d'admission ne compte que pour 30 %, et 70 % est accordé sur la base des bulletins de 4e et 5e années. L'école demande aussi aux parents de fournir le plan d'intervention de leur enfant s'il y a lieu. Bon an, mal an, le collège reçoit 1000 demandes pour 300 places en première secondaire. Proportion d'élèves avec un programme d'intervention : 14 %. Selon la directrice Patricia Steben, admettre un enfant qui n'a pas les capacités de suivre le programme, « ce n'est pas un cadeau à lui faire ».

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TROIS CAS PARMI DES CENTAINES D'AUTRES

Béatrice mélange les lettres quand vient le temps d'écrire. Ayant reçu un diagnostic de dysorthographie, elle utilise un prédicteur de mots en classe depuis deux ans. « Elle n'a pas d'énormes scores à l'école, mais elle n'a pas d'échec, dit son père, David Ducasse. Elle est dans la moyenne. » À 11 ans, Béatrice a essuyé deux refus des écoles privées où elle a passé des tests sans avoir droit à son prédicteur de mots. « Je pense que c'est une façon de filtrer ces enfants, avance M. Ducasse. Il y a tellement de demandes. Ils peuvent se permettre de ne pas les accepter. » L'an prochain, Béatrice ira à l'école secondaire publique Sophie-Barat. « C'est sûr que ça la déçoit de ne pas pouvoir suivre ses amies, mais ce n'est pas la fin du monde. »

Sarah, 11 ans, ira aussi dans une école secondaire publique l'an prochain : la polyvalente de Sainte-Thérèse. « Ce n'est rien de bien catastrophique, dit sa mère, Marie-Claude Archambault. Mais avoir su que ça se passerait de cette façon, je n'aurais pas fait de demandes dans des écoles privées. Tout l'été, Sarah a fait des cahiers de révision pour se préparer aux tests d'admission. Elle a fait des efforts incroyables. Ce n'est pas une première de classe, mais elle performe très bien. Si elle avait eu son dictionnaire électronique et plus de temps pour répondre aux questions, je suis certaine qu'elle aurait eu au-dessus de 60 %. »

Mia souffre de dyslexie, un trouble de la lecture. Elle est suivie en orthopédagogie à l'école et en orthophonie en privé depuis quelques années. « Ce n'est pas une enfant qui a d'excellentes notes, mais elle n'est pas du tout en situation d'échec », précise sa mère, Édith Villeneuve. « Avoir été mieux informée, je ne lui aurais pas fait passer quatre examens d'admission dans des écoles secondaires privées. Ce que je retiens, c'est qu'il faut au moins être dans la moyenne, sinon, ça ne sert à rien de faire les tests. Ce qui est dommage, c'est que les outils ne soient pas acceptés. L'enfant est désavantagé. En même temps, ce n'est peut-être pas le meilleur endroit pour lui. »

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TROIS TROUBLES D'APPRENTISSAGE

LA DYSLEXIE : La dyslexie est un trouble d'apprentissage qui se caractérise par des difficultés persistantes à identifier les mots écrits. Ses causes sont d'origine neurologique et génétique. Elle est généralement repérée au début de l'apprentissage de la lecture et est très fréquemment accompagnée de dysorthographie.

LA DYSORTHOGRAPHIE : La dysorthographie se caractérise par des difficultés persistantes à produire l'orthographe des mots. D'origine neurologique et génétique, ce trouble n'est pas causé par des déficits intellectuels, moteurs ou sensoriels. Il s'accompagne souvent de dyslexie.

LA DYSCALCULIE : La plupart des enfants dyscalculiques éprouvent de graves difficultés à maîtriser l'utilisation des nombres, à appliquer les procédures de calcul et à utiliser les bonnes stratégies pour résoudre des problèmes mathématiques. Cette difficulté est généralement repérée chez les enfants d'âge scolaire et touche autant les filles que les garçons.

10 % : Selon l'Institut des troubles d'apprentissage, 10 % des enfants souffrent de dyslexie, de dysorthographie, de dyspraxie, de dyscalculie ou d'une autre difficulté à apprendre. Les troubles d'apprentissage, contrairement à ce qu'on pourrait croire, touchent des jeunes au quotient intellectuel élevé. Et ceux qui en sont atteints sont de plus en plus nombreux à utiliser en classe des logiciels d'aide technologique à la rédaction ou à la lecture. « Pour les parents, c'est souvent le parcours du combattant pour obtenir peu de choses », dit Lucille Doiron, directrice de l'Institut, dont la mission est de favoriser la réussite éducative pour tous.

Source : Institut des troubles d'apprentissage