Projets immobiliers, dérapages financiers, multiplication des campus satellites, le gouvernement a perdu la maîtrise de la gestion des universités, croit Jacques L'Écuyer, qui préconise le retour d'un organisme comme le défunt Conseil des universités, qu'il a présidé de 1981 à 1988.

Pascale Breton LA PRESSE

Aboli en 1993, le Conseil des universités comptait 17 personnes, dont la moitié provenait du milieu universitaire. Il jouait un rôle de conseiller auprès du ministre en produisant différents avis, notamment sur la création de nouveaux programmes, les projets de développement ou le financement.

Sa disparition n'a pas été vue d'un mauvais oeil, du moins à l'origine. Le ministère de l'Éducation disposait d'une expertise appréciable et les relations étaient bonnes, note M. L'Écuyer. La situation s'est rapidement gâtée.

«Ce qu'on n'avait pas prévu, c'est que le Ministère s'affaiblirait», dit-il au cours d'un long entretien. Les changements apportés à la formule de financement des universités ont aussi entraîné des problèmes.

«Le Ministère a perdu le contrôle du développement du réseau. Pas complètement, dans le sens où il continue d'y avoir des restrictions importantes. Il n'est pas possible de créer une nouvelle université sans avoir l'autorisation. Mais une fois qu'on a une charte ou une autorisation, on peut pas mal faire ce qu'on veut. On a vu surgir des campus à différents endroits», déclare M.  L'Écuyer en faisant valoir que les universités se font compétition entre elles.

Le spécialiste s'interroge aussi sur la qualité de la formation offerte dans les campus satellites. «Si l'université prend son rôle à coeur, elle va envoyer ses bons professeurs. Pendant qu'ils font la navette entre les campus, c'est autant de temps qu'ils ne passent pas à la recherche, à la préparation de leurs cours, à la discussion entre collègues», souligne l'expert. Il s'interroge ouvertement sur la qualité de l'enseignement dans les campus, et affirme qu'il faudrait s'y attarder davantage.

Plusieurs dérapages sont survenus dans les universités, convient aussi M. L'Écuyer. «Je pense que ça vient d'une erreur de pilotage» de la part du Ministère.

Les conseils d'administration n'exercent pas tous les pouvoirs dont ils disposent pour protéger les institutions de ces dérives. Le gouvernement traite directement avec le recteur. Quant aux redditions de comptes, elles ne sont pas suffisantes, croit-il.

«C'est principalement de l'envoi de papiers. Il y a aussi une comparution devant la Commission de l'éducation, mais ce ne sont pas des spécialistes, des pairs. Ce sont des députés et ils ne connaissent pas vraiment le fonctionnement des universités.»

Le consultant prône le retour d'un organisme, semblable au Conseil des universités qui existait à l'époque. Ce conseil devrait donner des avis sur la création de nouveaux programmes, en plus d'avoir un mot à dire sur une quelconque forme d'évaluation des universités.

Tous les pays développés ont recours à des agences externes pour évaluer les institutions universitaires, souligne M. L'Écuyer. «Le Québec est l'un des rares qui n'en ont pas.»

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JACQUES L'ÉCUYER

Ancien professeur, Jacques L'Écuyer a présidé le défunt Conseil des universités de 1981 à 1988. Il a été vice-président à l'enseignement et à la recherche de l'Université du Québec jusqu'en 1993. Il a par la suite mis en place et présidé la Commission d'évaluation de l'enseignement collégial. Il a aussi présidé en 2009 un comité de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) chargé de revoir le système d'assurance qualité des universités du Québec. Il agit depuis plusieurs années à titre de consultant en enseignement supérieur à l'étranger, notamment dans des comités d'évaluation des universités.