L'écoute électronique démontre que Jocelyn Dupuis déplorait le contrôle exercé par l'entrepreneur Tony Accurso sur la FTQ grâce à Jean Lavallée. Mais devant la commission Charbonneau, l'ex-directeur général de la FTQ-Construction a plutôt tenté de minimiser la portée de ses propos.

Mis à jour le 5 nov. 2013
Pierre-André Normandin LA PRESSE

La police a intercepté en avril 2009 une conversation entre Jocelyn Dupuis et Richard Goyette dans laquelle il lui révèle qu'il s'apprête à accorder une longue entrevue au réseau TVA. Il dit vouloir y dénoncer que «c'est Accurso qui dicte la ligne de conduite à [Jean] Lavallée. C'est lui qui m'a annoncé que je m'en allais vice-président à la FTQ, c'est lui qui annonçait qui remplaçait Henri Massé et qui devrait remplacer Michel Arsenault», l'entend-on dire.

L'entrevue avec TVA n'aura finalement jamais lieu, Dupuis ayant accepté de garder ça à l'interne. 

Questionné aujourd'hui sur ses propos, Jocelyn Dupuis a nuancé les critiques qu'il a tenues dans sa conversation enregistrée à son insu. «Je ne pense pas que Tony Accurso et Jean Lavallée avaient pris le contrôle du Fonds de solidarité FTQ. C'est pas vrai», a-t-il dit.

Talonné par Me Gallant, Jocelyn Dupuis a fini par dire que Jean Lavallée tenait à garder le contrôle sur la SOLIM, bras immobilier du Fonds FTQ, parce qu'«il priorisait du monde». Il a toutefois rapidement ajouté que, à sa connaissance, l'ex-président de la FTQ-Construction n'avait jamais reçu de l'argent en retour. Reste que le syndicaliste était très près de l'entrepreneur : Jean Lavallée se rendait plusieurs fois par année sur le bateau d'Accurso.

Fausses factures

Jocelyn Dupuis a également été confronté à la commission Charbonneau à un enregistrement embarrassant dans lequel il parle ouvertement de l'utilisation de fausses factures à la FTQ-Construction.

Le 11 février 2009, la police a intercepté un appel entre Jocelyn Dupuis et deux dirigeants de la FTQ-Construction, Richard Goyette et Rénald Grondin. Dans l'enregistrement, l'ex-directeur général du syndicat se plaint de servir de bouc émissaire pour les fausses factures alors que la pratique était répandue. 

Quand Rénald Grondin lui dit «tu as été capable d'identifier tout le monde qui en a profité», Dupuis lui répond «exactement».

L'ex-directeur général de la FTQ-Construction continue en disant avoir utilisé le stratagème des fausses factures pour couvrir des dépenses d'un directeur de local syndical, Éric Boisjoli. «J'ai dit à Boisjoli : 'Boisjoli, quand je t'ai donné 15 000$ et que je te dis de me donner des factures falsifiées pour justifier ton maraudage, t'en parle pas de ça, esti.' Il dit 'faut pas que ça sorte.' Bien oui faut pas que ça sorte. Vous m'accusez de vol, d'être un voleur. Penses-tu que je le sortirai pas ? J'ai dit 'attendez-moi mes tabarnacks'.»

Jocelyn Dupuis fait face depuis mars 2010 à des accusations criminelles pour fraude et fabrication de faux documents.

Un mystérieux 200 000$

L'écoute électronique révèle également que Jocelyn Dupuis a tenté de faire chanter Jean Lavallée en présentant des chèques démontrant que celui-ci avait reçu 200 000$ du caïd Raynald Desjardins. Il aurait ainsi voulu le forcer à cesser de s'interposer dans ses projets de financement au Fonds de solidarité FTQ.

Le témoin a expliqué que c'est Raynald Desjardins qui lui a remis copie de ces chèques -un retour de faveur-, expliquant à la Commission qu'il voulait présenter ces documents à Michel Arsenault simplement pour que Jean Lavallée cesse de nier connaître le caïd. «J'ai jamais été un hypocrite», a témoigné Dupuis.

Le témoin est resté vague sur ces chèques, mais ceux-ci auraient été émis pour l'achat d'un condo dans un immeuble dont la construction a été financée par la FIPOE, le 6650 boulevard Couture, à St-Léonard. Plusieurs dirigeants de la FTQ-Construction ainsi que des personnes proches du crime organisé y ont acheté un condo.

Réhabilitation

Plus tôt aujourd'hui, Jocelyn Dupuis a expliqué que c'est parce qu'il croit fermement en la réhabilitation qu'il a aidé le caïd Raynald Desjardins à intégrer l'industrie de la construction après sa condamnation pour trafic de drogue. «Je crois à ça, la réhabilitation.»

Le procureur Denis Gallant poursuit son interrogatoire de l'ex-directeur général de la FTQ-Construction en le questionnant sur ses amitiés dans le crime organisé. Il s'est notamment attardé à son amitié avec Raynald Desjardins, aujourd'hui accusé du meurtre de Salvatore Montagna, alors que celui-ci tentait de prendre la tête de la mafia montréalaise. Le témoin a assuré l'avoir aidé à obtenir une licence de construction strictement «dans une perspective de réhabilitation», estimant que celui-ci avait payé sa dette à la société.

Le témoin assure qu'il ignorait pour les liens de Desjardins avec le clan Rizzuto. «Vous ne lisez pas les journaux?» s'est étonnée la juge France Charbonneau. Jocelyn Dupuis s'est défendu en disant ne pas tout croire ce qu'il voit dans les médias, ceux-ci ayant colporté des faussetés à son sujet selon lui. L'ex-directeur général de la FTQ-Construction dit qu'il n'aurait pas aidé Raynald Desjardins s'il avait eu des indications que celui-ci faisait toujours dans le commerce de drogue.

Jocelyn Dupuis a dit avoir poussé le dossier de Carboneutre parce qu'il croyait dans le potentiel de cette entreprise de décontamination. «L'environnement, c'est très populaire.»

Le témoin dit ne pas avoir mentionné le nom de Raynald Desjardins parce que le propriétaire était Domenico Arcuri. Il a aussi admis qu'il voulait éviter de nuire au dossier de l'entreprise en mentionnant la présence parmi les dirigeants du caïd.

Pourtant, Jocelyn Dupuis n'a pas hésité à présenter Raynald Desjardins à Guy Gionet, qui dirigeait la SOLIM, soit le bras immobilier du Fonds de solidarité FTQ. Dans une conversation électronique entendue à la Commission, on entend d'ailleurs dire à Guy Gionet «merci de t'occuper de mes amis».

«J'ai été reconnu pour ça, avoir un grand coeur», s'est défendu Dupuis ce matin devant la Commission. Le témoin a assuré ne pas se rappeler de quoi Desjardins voulait parler à Gionet, mais qu'il s'agissait vraisemblablement d'investissements.