Ils sont formés pour soigner les autres, mais ont aussi un grand besoin d’aide : 25 % des externes en médecine ont songé à mettre fin à leurs jours depuis le début de leur parcours, révèle un sondage obtenu par La Presse. Des étudiants dénoncent des conditions de travail « malsaines ».

Publié le 16 février
Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

Pour l’ensemble des étudiants, en excluant les résidents, près d’un sur huit a songé au suicide depuis le commencement de ses études. C’est ce que révèle cette enquête menée en janvier et février 2020 auprès d’environ 500 étudiants des quatre associations de médecine représentées par la Fédération médicale étudiante du Québec (FMEQ) et que La Presse a obtenue.

Un taux effrayant, mais pas surprenant, déplore Geneviève Peel, étudiante en externat à l’Université McGill. « C’est comme si ça faisait partie intégrante du parcours », se désole l’étudiante, dont l’une des amies et camarades de classe s’est donné la mort, à la mi-janvier. Si le suicide est multifactoriel, « il y a vraiment de la souffrance et de la détresse » chez les externes, dit-elle.

Lors de l’externat, il n’est pas rare de travailler 12 heures d’affilée, voire jusqu’à 16 heures. Bien souvent, sans pouvoir manger ni même aller aux toilettes durant de longues périodes, témoignent les étudiants à qui nous avons parlé.

Avec en plus les périodes d’étude requises pour les examens et les changements réguliers de milieu de stage, il peut arriver qu’un externe consacre 80 heures par semaine à la médecine.

Pour Geneviève Peel, l’externat « a vraiment empiré des problèmes de santé mentale qui étaient déjà là et d’autres problèmes dans [sa] vie personnelle ». Elle n’est pas la seule. Un étudiant en médecine sur cinq (20 %) affirme que sa santé mentale s’est détériorée depuis le début de son parcours en médecine, selon le sondage de la FMEQ. Trop épuisée, Geneviève, qui rêve d’être chirurgienne, songe maintenant à changer de carrière. « Je veux juste manger et dormir », laisse-t-elle tomber.

« C’est comme si la médecine est un gouffre dans lequel ont disparu beaucoup de mes amitiés, de mes projets personnels et de mes aspirations autres que professionnelles », raconte Samuel Montplaisir, aussi étudiant de quatrième année en médecine à l’Université McGill et ami de l’étudiante disparue. Son rêve est de devenir médecin pour aider les autres. Mais maintenant, lorsqu’il rentre chez lui après sa journée de stage, il est souvent envahi par la détresse. « Je peux réaliser à quel point ce système est absolument cinglé », souffle-t-il.

En faire toujours plus

Selon Florence Morissette, étudiante de médecine à l’Université de Montréal et déléguée bien-être à la FMEQ, la charge de travail, la culture de performance et le peu de flexibilité dans les horaires sont les facteurs qui contribuent le plus à la détresse chez les étudiants en médecine.

Afin de démontrer son intérêt aux futurs patrons, en faire toujours plus est glorifié au sein des étudiants de médecine. « C’est bien vu d’être fatigué et d’avoir travaillé fort, explique Geneviève Peel. Qui a fait le plus de gardes, qui a dormi trois heures, qui a dit oui au fait de rester plus longtemps pour voir le cas rare. »

Dans ce contexte, 57 % des étudiants interrogés ont dit ne pas se sentir à l’aise de se confier à leurs collègues. Les futurs médecins veulent pourtant apporter du soutien aux autres étudiants.

Mais admettre avoir besoin d’aide demeure tabou. « On a toujours l’impression que l’étudiant à côté de nous est meilleur », affirme Florence Morissette.

La détresse en hausse

Les étudiants font alors des choix qu’ils ne devraient pas avoir à faire, dit Isabelle Joyal, étudiante de quatrième année en médecine de l’Université McGill. « Il me reste deux heures, est-ce que je dors ou j’étudie ? », illustre l’amie de l’étudiante qui s’est suicidée.

« Je dis souvent que je ne voudrais jamais que ma mère se fasse traiter par un médecin qui est dans ma condition de santé quand je rentre parfois travailler », fait valoir Geneviève Peel.

La détresse des étudiants a assurément augmenté avec la pandémie, estime le DPatrick Cossette, doyen de la faculté de médecine de l’Université de Montréal et président de la Conférence des doyens des facultés de médecine du Québec. « Certains étudiants sont inquiets pour la qualité de leur formation », notamment parce qu’en raison du délestage dans les hôpitaux, ils sont exposés à des cas moins diversifiés durant leurs stages. Pour d’autres étudiants, la détresse actuelle est liée à l’isolement et au sentiment de solitude, dit le DCossette.

Sur la bonne voie ?

L’étudiante qui a mis fin à ses jours au début de l’année militait pour de meilleures conditions de travail chez les apprentis médecins, souligne Élise Girouard-Chantal, amie et membre de la même cohorte. Un combat que ses collègues et elle veulent poursuivre. « On a vécu personnellement de la détresse de ne pas avoir pu être là pour [elle], souligne la future médecin de famille. On essayait simplement de garder notre propre tête hors de l’eau dans ces conditions malsaines de travail. »

Selon Diane Marcotte, professeure titulaire au département de psychologie de l’UQAM, les apprentis médecins ont de nouvelles valeurs, comme avoir du temps pour soi. « La structure [des programmes de médecine] va devoir devenir plus souple et s’adapter à ça », croit-elle.

Le DCossette remarque aussi que le remplacement des notes chiffrées par la mention réussite/échec au cours des dernières années devrait continuer à atténuer la culture de performance.

Élise Girouard-Chantal est optimiste. « J’ai foi qu’on va pouvoir améliorer nos conditions pour éviter des drames personnels comme on a vécus, mais aussi pour humaniser la médecine comme on veut la pratiquer », conclut-elle.

Parcours type du futur médecin

Première et deuxième année

L’étudiant fait deux années de préexternat constituées de cours en petits et en grands groupes, d’ateliers et de laboratoires.

Troisième et quatrième année

L’étudiant effectue deux années de stages cliniques durant lesquels il explore différentes disciplines de la médecine comme la pédiatrie, la gériatrie, la chirurgie ou la médecine de famille.

Résidence

Selon la formation ou la spécialité choisie, l’étudiant effectue de 2 à 6 ans de résidence.

Besoin d’aide ?

Si vous avez besoin de soutien, si vous avez des idées suicidaires ou si vous êtes inquiet pour un de vos proches, appelez le 1 866 APPELLE (1 866 277-3553). Un intervenant en prévention du suicide est disponible pour vous 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Le programme d’aide aux médecins du Québec peut être joint en composant le 1 800 387-4166 ou le 514 397-0888.

En savoir plus

  • 3851
    Nombre d’étudiants en médecine au Québec en 2020
    SOURCE : LE COLLÈGE DES MÉDECINS
    28 %
    Augmentation du nombre de médecins, résidents et étudiants ayant reçu de l’aide entre mai 2020 et juin 2021 par rapport à l’année d’avant
    SOURCE : PROGRAMME D’AIDE AUX MÉDECINS DU QUÉBEC