(Ottawa) La solution à la crise ne viendra peut-être pas des forces policières, a mis en garde le chef de la police d’Ottawa mercredi. Des conseillers municipaux ont dit craindre que les citoyens du centre-ville soumis au vacarme des klaxons depuis vendredi n’en viennent à se faire justice eux-mêmes. Des manifestants, de leur côté, estiment que les critiques à leur égard sont exagérées.

Mis à jour le 2 février
Mylène Crête
Mylène Crête La Presse

« C’est provincial, c’est national et de plus en plus international », a affirmé le chef de police, Peter Sloly, qui a répondu aux questions des conseillers municipaux lors d’une séance d’information mercredi après-midi. « Nous savons maintenant que des éléments significatifs en provenance des États-Unis sont impliqués dans le financement, l’organisation et la manifestation. »

La plateforme de financement GoFundMe a suspendu la collecte de fonds pour le « convoi de la liberté » afin de s’assurer que ses conditions d’utilisation et la loi étaient respectées. Les organisateurs de la manifestation ont réussi à amasser 10,1 millions de dollars depuis le 14 janvier.

Le chef de police a dit être en contact avec tous les ordres de gouvernement et être conseillé par des experts en sécurité. « La solution à cette manifestation ne viendra peut-être pas de la police, a-t-il souligné. C’est un enjeu national et non un enjeu qui touche seulement Ottawa. » Les ressources policières sont poussées à leur limite. D’autres manifestants sont attendus par centaines ce week-end et des contre-manifestations sont prévues.

Centre-ville paralysé

Le centre-ville d’Ottawa était toujours paralysé mercredi, pour la sixième journée d’affilée. Le centre commercial Rideau, fermé depuis samedi après-midi, le sera jusqu’à dimanche. La police estime qu’il resterait moins de 50 manifestants devant le parlement, mais qu’il y en aurait 200 autres dans les rues avoisinantes. Une odeur de diesel flotte toujours au centre-ville et les klaxons continuent à résonner en bordure de rues résidentielles à toute heure.

« Je n’en peux plus, ça ne s’améliore pas », a confié Ben, un résidant du centre-ville exaspéré qui craignait de nous donner son nom de famille.

C’est comme s’il y avait un train dans mon salon.

Ben, résidant du centre-ville d’Ottawa

« J’ai 70 % d’annulations chaque jour depuis samedi », a raconté Azra Yusef, propriétaire d’un salon de coiffure. « Mais je ne veux pas fermer parce que c’est ma ville. Ça doit cesser. »

Dans un communiqué, les organisateurs préviennent qu’ils resteront à Ottawa aussi longtemps qu’il le faudra. « La façon la plus rapide de nous faire quitter la capitale canadienne est de téléphoner à votre député pour qu’on lève toutes les mesures sanitaires comme la Grande-Bretagne l’a fait il y a deux semaines et comme la Suède et la Suisse l’ont fait aujourd’hui », a déclaré Chris Barber, l’un des leaders du convoi.

Ils se sont dits « consternés » par la rhétorique utilisée par certains politiciens, dont Justin Trudeau, qui ont qualifié les manifestants de racistes et de terroristes.

Trois arrestations

La police a procédé à une nouvelle arrestation mercredi, ce qui porte à trois le nombre de personnes arrêtées. Un Québécois de 48 ans est accusé d’avoir proféré des menaces en ligne lorsqu’il était à Ottawa et d’avoir conseillé de commettre un acte criminel qui n’a pas été perpétré. Deux autres personnes sont accusées de méfait et d’avoir porté une arme dans un lieu public. Il s’agissait d’une arme d’épaule.

Vingt-cinq enquêtes sont actuellement ouvertes. Les autorités ont lancé un avis de recherche pour la personne qui a été vue samedi sautant sur la tombe du Soldat inconnu au Monument commémoratif de guerre et qui portait une tuque de la Sûreté du Québec.

Certains conseillers municipaux craignent que les citoyens ne finissent par se faire justice eux-mêmes, tant ils sont en colère.

« Pourquoi ne faisons-nous pas venir l’armée ? », a demandé la conseillère municipale Cathy Curry. C’est l’une des options envisagées par la police, a indiqué M. Sloly. « C’est extrêmement rare », a-t-il ajouté, citant la crise d’Oka et la crise d’Octobre. Le gouvernement fédéral a dit ne pas avoir reçu de demande en ce sens.

« Les Forces armées canadiennes ne participent pas au maintien de l’ordre public dans cette situation, et il n’y a aucun plan pour une telle participation des FAC », a précisé l’attaché de presse de la ministre de la Défense nationale, Anita Anand.

Le chef de police a souligné que toutes les options pour dénouer la crise, que ce soit par la négociation ou par la force, viennent avec un risque qu’il y ait des blessures ou des morts. « Nous ne voulons pas d’émeute », a-t-il expliqué. À Coutts, en Alberta, où une manifestation similaire se déroule, la méthode forte s’est retournée contre des policiers de la Gendarmerie royale du Canada lorsque des camions ont forcé un barrage routier.

Allégations exagérées

Le discours des autorités est exagéré, selon Philippe, manifestant arrivé de Mirabel vendredi. Il a préféré ne pas donner son nom de famille. « Je suis resté en soutien aux gens qui ont commencé le mouvement », a-t-il expliqué. Le grabuge imputé aux manifestants a été causé, selon lui, par des infiltrateurs. Il raconte aussi que des restaurateurs étaient contents de demeurer ouverts pour leur servir de la nourriture et que des manifestants étaient allés offrir des denrées aux Bergers de l’Espoir, un organisme qui s’était fait voler de la nourriture. Quant au bruit des klaxons, « est-ce que ce n’est pas un petit prix à payer pour notre liberté ? », demande-t-il. Employé de Bell Canada, Philippe est suspendu de son travail depuis le 1er février parce qu’il a refusé de dévoiler son statut vaccinal, et ce, même s’il fait du télétravail.

Jean-Claude Mongrain, de L’Assomption, a fait le chemin jusqu’à Ottawa mercredi pour venir appuyer la manifestation. « Tu ne peux pas être indifférent quand tu vois les gens sur le bord des viaducs », a-t-il confié à La Presse. Il en a contre les mesures sanitaires imposées par le gouvernement Legault et leurs incohérences. « Je ne crois pas à la nécessité de tout arrêter mondialement pour un si faible pourcentage [de gens gravement atteints par la COVID-19]. »