Au moins 200 enfants autochtones sont disparus ou morts après avoir été admis dans un hôpital au Québec, selon de récentes estimations que La Presse a obtenues. Ce ne serait que « la pointe de l’iceberg » : les langues se délient depuis l’entrée en vigueur de la loi 79, qui permet enfin aux familles éplorées de déterrer la vérité.

Texte : Fanny Lévesque
Texte : Fanny Lévesque La Presse
Photos : Olivier Jean
Photos : Olivier Jean La Presse

(Manawan) La quête d’une vie

« Je crois toujours qu’elle est quelque part, qu’on réussira peut-être à la trouver, à faire connaître son histoire, notre version et la vérité. »

Johanne Dubé parle doucement, comme la brise qui souffle le feuillage des arbres. Elle et ses sœurs, Marguerite et Marceline, nous ont donné rendez-vous sur un site traditionnel de la communauté de Manawan, dans Lanaudière.

« Elle est toujours là, tant qu’on ne verra pas où elle est enterrée. »

Elle, c’est leur sœur Line.

Janvier 1963. Line a 2 mois quand ses parents, inquiets de l’eczéma qui la fait souffrir, la placent dans un avion pour être soignée à l’hôpital d’Amos. Ils ne sont pas autorisés à l’accompagner. Deux mois plus tard, ils apprendront que leur bébé est mort. Line ne reviendra jamais à la maison. Ni sa petite dépouille.

« C’est tout ce qu’ils ont eu comme information », relate Johanne Dubé.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Johanne Dubé

Ils n’ont jamais eu de corps ni de papier qui pouvait faire croire qu’elle était décédée.

Johanne Dubé

« Ma mère, elle a beaucoup pleuré », dit-elle en soupirant, la main sur le cœur.

De quoi Line est-elle morte ? A-t-elle reçu les soins appropriés ? Où repose son corps ? A-t-elle été adoptée ou même vendue alors que la « rafle des années 1960 » faisait rage dans l’ouest du pays ? Autant de questions qui rongent le clan Dubé.

Et leur cas n’est pas unique. Selon la plus récente estimation du regroupement Awacak, qui réunit des familles endeuillées, au moins 200 enfants autochtones sont disparus ou morts après avoir été admis dans un hôpital, au Québec. Un nombre qui tient la route, confirme par ailleurs le cabinet du ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière.

Dans un grand cartable, Johanne conserve les réponses obtenues au fil des ans, des photos de famille, des extraits de registres. Des pièces d’un puzzle incomplet.

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Notes de la famille Dubé

Elles se sont finalement rendues à Amos, en Abitibi-Témiscamingue. À l’hôpital, elles ont enfin obtenu le certificat de décès de leur sœur, plus de 50 ans après sa mort. Le poupon, envoyé au départ pour traiter de l’eczéma, a aussi souffert d’une otite, d’une gastroentérite et d’une broncho-pneumonie, peut-on lire sur le document.

Dans la marge, il est écrit que Line a été déclarée « guérie après 48 heures », mais le mot « décès » est aussi encerclé, sans autre explication. Son petit corps aurait été inhumé au cimetière d’Amos, selon ce qu’on a expliqué à la famille. Elles ont consulté le registre du cimetière. Le nom de Line Dubé n’apparaît nulle part.

« On veut trouver la vérité », martèle Johanne, le cœur serré.

Leur mère est morte en 2014. Elle n’a jamais su ce qui est arrivé à son bébé. Elle a toujours craint que sa fille ne se retrouve dans une fosse commune. Leur père, vieillissant, a demandé à ses filles de reprendre le flambeau. De retrouver Line.

Leur quête trouvera peut-être une fin avec l’entrée en vigueur de la loi 79 (Loi autorisant la communication de renseignements personnels aux familles d’enfants autochtones disparus ou décédés à la suite d’une admission en établissement), en vigueur depuis le 1er septembre.

La loi permet la communication de renseignements personnels aux familles – et non seulement aux parents – d’enfants autochtones disparus ou morts à la suite d’une admission dans un établissement de santé québécois. Elle donne accès aux archives médicales et à celles de congrégations religieuses.

Les cas d’enfants autochtones disparus ou morts dans les mêmes circonstances ont notamment été documentés dans le rapport complémentaire sur le Québec de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) au pays, en 2019.

Le récit est presque toujours le même : un enfant autochtone tombait malade, il était envoyé à l’extérieur de la communauté pour être soigné dans l’hôpital le plus près, mais ne revenait jamais. Et les parents étaient laissés sans réponses. Des cas ont été rapportés au Québec depuis les années 1940 et jusqu’à la fin des années 1970.

« La pointe de l’iceberg »

Au moins 200 enfants autochtones seraient disparus ou morts après avoir été admis dans un hôpital québécois, selon le regroupement Awacak, formé dans la foulée des travaux sur la nouvelle loi 79.

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Site traditionnel de la communauté de Manawan, dans Lanaudière

« Au moment où l’on se parle, on sait que ce n’est que la pointe de l’iceberg. On parle d’environ 200 enfants », a affirmé le conseiller juridique d’Awacak, MAlain Arsenault. Ce nombre a été établi en fonction des différents rapports d’enquête, dont celui de l’ENFFADA, et « du contact direct avec les familles » autochtones.

En mars, Awacak disait regrouper 30 familles qui ont perdu au total 45 enfants. Mais depuis l’adoption de la loi 79, en juin dernier, Awacak a poursuivi ses travaux sur le terrain. Un grand rassemblement pour les enfants disparus et morts s’est d’ailleurs tenu en juillet au lac Decelles, en Haute-Mauricie.

Chaque fois qu’on se déplace, il y a une main qui se lève. C’est pour ça qu’on pense que c’est un phénomène important.

Me Alain Arsenault, conseiller juridique d’Awacak

L’avocat s’occupe pour l’heure de « 50 à 60 dossiers » liés à des cas d’enfants disparus ou morts. Ces cas sont « surtout concentrés » chez les Atikamekw, les Innus et les Anichinabés.

« Dans la phase de développement d’Awacak, il va falloir aller chez les Cris, chez les Inuits et partout ailleurs », a fait valoir MArsenault.

Sans commenter l’un ou l’autre des témoignages relatés lors de ce reportage, MArsenault affirme que dans certains de ses dossiers, « des indices laissent croire » au même modus operandi que lors de la « rafle des années 1960 », où des enfants étaient enlevés à leur famille pour être adoptés au Canada et aux États-Unis.

« Ce que je vois jusqu’à maintenant, c’est un pattern : on sort des enfants, on ne donne pas de réponses, on les fait adopter ou on les enterre. […] C’est un pattern classique que l’on voit dans tous nos dossiers jusqu’à maintenant », relate-t-il. Awacak accompagne les familles dans leurs démarches pour se prévaloir des dispositions de la loi 79.

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Le nombre de 200 enfants manquants est aussi venu aux oreilles du ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière. « C’est une estimation. Ça peut être plus, ça peut être moins », a-t-il affirmé en entrevue avec La Presse. Son cabinet a confirmé ensuite qu’il s’agit « de la meilleure approximation » jusqu’à présent.

« Pour mieux comprendre »

Avec l’entrée en vigueur de la loi 79, se sont aussi amorcés les travaux de la Direction de soutien aux familles, une nouvelle entité qui doit assister les familles dans leurs recherches. L’ex-journaliste Anne Panasuk, à l’origine d’enquêtes sur le sort d’enfants innus et atikamekw disparus, a aussi été nommée conseillère spéciale, en juin.

« La loi 79 va donner des moyens aux familles d’obtenir plus d’informations, et peut-être plus de réponses pour mieux comprendre », explique MArsenault. Il espère qu’en regroupant les dossiers par l’entremise d’Awacak, il sera possible d’avoir une meilleure « vue d’ensemble » du phénomène au Québec.

« On pourra peut-être faire le parallèle entre les dossiers, voir le pattern et arriver à la conclusion par exemple que c’était systématique. On aura aussi une idée plus précise du nombre d’enfants », souligne l’avocat.

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C’est le nombre de cas d’enfants disparus au Québec pour lesquels l’ENFFADA a requis des documents officiels auprès des institutions et organismes. Dans six cas, la commission n’a même pas pu retrouver le certificat de décès. De quoi « alimenter le doute quant au sort de ces enfants », écrit-on.

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C’est le nombre de familles atikamekw qui ont signalé avoir perdu un ou plusieurs enfants jusqu’à présent. Des cas se sont ajoutés récemment chez les Anichinabés et les Cris, indique-t-on.

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C’est le nombre d’enfants disparus ou morts dans la seule petite communauté innue de Pakuashipi, sur la Côte-Nord, qui compte quelque 300 âmes.

Source : cabinet du ministre responsable des Affaires autochtones

Ce que prévoit la loi 79

La Loi autorisant la communication de renseignements personnels aux familles d’enfants autochtones disparus ou décédés à la suite d’une admission en établissement permet aux membres d’une famille autochtone de déposer une demande officielle à l’Équipe de soutien aux familles, en activité depuis le 1er septembre. Cette équipe doit assister les familles dans leurs recherches. La loi 79 s’applique aux établissements de santé et de services sociaux, aux organismes ou congrégations religieuses. Elle ne couvre pas les pensionnats autochtones, sauf si un pensionnaire est mort après avoir été admis à l’hôpital. La pièce législative couvre la période avant le 31 décembre 1992. Une famille peut soumettre une demande jusqu’en septembre 2031. La loi confère aussi au ministre responsable des Affaires autochtones le pouvoir d’enquête dans le cas où l’on refuserait de communiquer des « renseignements susceptibles de faire connaître les circonstances ayant entouré la disparition ou le décès d’un enfant ». Le ministre doit déposer un rapport annuel au plus tard le 31 mars de chaque année.

Fanny Lévesque, La Presse

« Ce n’est pas elle qu’on a enterrée »

Un bébé disparu. Trois dates de décès. Le peu d’information que les familles autochtones parviennent à arracher est parfois aberrant et sème le doute sur le véritable sort d’un des leurs.

Viviane Echaquan Niquay est à la recherche de sa sœur, Lauréanna. La famille a pu glaner, à travers de nombreuses démarches, des documents officiels sur la mort de la petite, en 1973. Or, les dates de décès ne concordent sur aucun document. Plus, un rapport d’autopsie rapporte que le poupon était mort à son arrivée à l’hôpital.

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Viviane Echaquan Niquay

« Moi, je me dis qu’elle doit être quelque part, ma sœur. Ce n’est pas elle qu’on a enterrée », confie l’Atikamekw de 61 ans.

Lauréanna était âgée d’environ 2 mois lorsqu’elle a été évacuée par avion de Manawan pour traiter une pneumonie à l’hôpital de Joliette. C’était à la fin de l’été. Les parents ne seront informés de sa mort qu’à la fin du mois d’octobre.

Mme Echaquan Niquay conserve tous les documents relatifs à sa sœur dans des pochettes plastifiées. « Date de décès : 28 octobre 1973 », peut-on lire sur le certificat de décès délivré par le Directeur de l’état civil. Celui délivré par le presbytère : le 27 octobre. La famille a aussi pu avoir accès au dossier médical de Lauréanna.

Le coroner qui a signé l’évaluation post-mortem écrit que la petite « a été admise à l’urgence et on constata immédiatement son décès ». La date du décès : 30 octobre 1973, peut-on lire sur le document. Autant d’irrégularités qui laissent Viviane Echaquan Niquay et sa famille dans le doute, malgré les années qui passent.

Documents relatifs au décès de Lauréanna Echaquan

  • Certificat de décès délivré par le Directeur de l’état civil

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    Certificat de décès délivré par le Directeur de l’état civil

  • Certificat de décès délivré par le presbytère

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    Certificat de décès délivré par le presbytère

  • Évaluation post-mortem du coroner

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    Évaluation post-mortem du coroner

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Pour ajouter au mystère, la fiche « d’Indien inscrit » de Lauréanna était toujours active en 2006. Le cas de Lauréanna a été examiné par l’équipe de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), qui a conclu qu’un « ensemble d’éléments font en sorte que la famille doute fortement de ce qui est réellement arrivé à Lauréanna ».

L’ex-journaliste de Radio-Canada Anne Panasuk, qui a aussi documenté l’histoire de Lauréanna, a notamment pu apprendre qu’elle aurait été enterrée dans un champ, à côté du cimetière de Joliette. Sans croix ni plaque commémorative.

Les parents de Lauréanna, qui ont pu se rendre à Joliette après l’annonce de la mort de leur fille en 1973, ont été placés devant un cercueil beaucoup trop grand pour accueillir un poupon.

Le bébé qui était là, il était gros. Mes parents l’ont vu. Ma mère a dit : “Est-ce que c’est mon enfant ?”

Viviane Echaquan Niquay, en entrevue

Selon ses parents, l’enfant avait plutôt l’air d’un bébé de 9 ou 10 mois, alors que Lauréanna avait à peine 2 mois quand elle a quitté Manawan. C’est ce bébé qui a été enterré à Joliette. « Je veux vérifier si c’est bien Lauréanna et si c’est le cas, la ramener ici », promet Mme Echaquan Niquay.

La loi 79 prévoit l’accompagnement des familles d’enfants disparus ou morts dans leurs démarches devant la Cour supérieure pour ordonner l’exhumation.

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Viviane Echaquan Niquay avait déjà perdu une première 
sœur, avant Lauréanna, en 1971, mais elle a encore trouvé 
bien peu de réponses.

Viviane Echaquan Niquay fait partie d’un conseil d’administration du regroupement Awacak. Elle avait déjà perdu une première sœur, avant Lauréanna, en 1971, mais elle a encore trouvé bien peu de réponses. Elle veut maintenant se battre pour faire la lumière sur la disparition d’enfants autochtones.

« Ça va prendre du temps »

Le ministre Ian Lafrenière sait bien que les attentes des familles autochtones envers la nouvelle loi québécoise sont élevées. « La loi 79 n’est pas parfaite, elle ne réglera pas tout. […] On n’avait plus le temps de remettre ça, il fallait commencer », fait valoir le ministre en entrevue, évoquant l’âge de certains parents.

Mais trouver des réponses « prendra du temps », prévient-il. « On est là pour un bout de temps, ça ne se réglera pas en quelques semaines, quelques mois. » Certaines familles sont par ailleurs beaucoup plus avancées que d’autres dans leur quête. Certaines ont déjà des documents sur lesquels se baser pour les recherches.

On va prendre les familles où elles sont.

Ian Lafrenière, ministre responsable des Affaires autochtones

M. Lafrenière assure avoir eu « l’engagement moral » des congrégations religieuses assurant leur collaboration. « J’ai aussi une job à faire auprès des collègues des différents ministères » qui vont recevoir les demandes de renseignements, comme la Santé et les Services sociaux.

Pour MAlain Arsenault, la loi 79 est « un excellent levier » pour faire la lumière sur les disparitions. « On verra après s’il faut en prendre d’autres », dit-il. L’ENFFADA avait, faut-il le rappeler, réclamé la tenue d’une enquête publique sur les enfants autochtones disparus et morts. Québec ne privilégie pas cette voie pour l’instant.

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Manon Ottawa avec, dans ses mains, un porte-bébé 
traditionnel en bois, appelé tikinagan

Manon Ottawa entretient l’espoir que la loi 79 lui apportera des réponses. « On espère. On espère tellement », a-t-elle confié en entrevue. Dans ses mains, un porte-bébé traditionnel en bois, appelé tikinagan. C’est une réplique de celui dans lequel ses grands-parents ont déposé Maxime avant qu’il soit envoyé à La Tuque, en 1954.

Il avait 6 mois et n’est jamais rentré à la maison. « Tant qu’on n’aura pas de réponse, le tikinagan, il va rester vide », illustre-t-elle.

Les familles rencontrées dans le cadre de ce reportage portaient toutes un petit tikinagan semblable. Certaines l’apportent partout. Celui de Manon Ottawa n’est pas encore orné de fleurs ni de couleurs. « Quand on va savoir où Maxime est enterré, on va faire le contour, mettre de la ficelle, des petits draps. » Pas avant.