« Je garde toujours espoir, parce que c’est la seule chose que je dois garder. »

Coralie Laplante
Coralie Laplante La Presse

Neuf ans se sont écoulés jeudi depuis l’emprisonnement de Raïf Badawi, blogueur saoudien condamné à 10 ans de prison et à 1000 coups de fouet pour avoir publié un blogue critiquant des politiques de l’Arabie saoudite. Même si son mari est encore derrière les barreaux, sa femme, Ensaf Haidar, dit garder espoir.

« On a compté jour après jour, mois après mois, année après année. Maintenant, il reste à Raïf 8 mois et 23 jours [avant sa libération] », a déclaré la femme du blogueur, dont l’arrestation en 2012 a suscité une vague d’indignation sur tous les continents. Mme Haidar participera à une veillée en appui à son mari à Sherbrooke, vendredi soir.

À Montréal, des manifestants ont réclamé la libération de Raïf Badawi jeudi midi. Une trentaine de sympathisants vêtus de dossards jaunes aux couleurs d’Amnistie internationale ont scandé « Liberté pour Raïf ! » devant le complexe Guy-Favreau, qui abrite des bureaux du gouvernement fédéral.

Quelques voitures klaxonnaient pour encourager les manifestants, qui brandissaient des pancartes jaune et noir.

Ça fait neuf ans qu’on se mobilise, c’est peut-être la 20veillée qu’on fait.

Marthe Savoie, présente à la manifestation pour offrir son soutien à la famille de Raïf Badawi

« Je crois que l’Arabie [saoudite] en a fait un exemple, et ne veut pas céder sur la situation de Raïf. Il faut se rappeler que, derrière, il y a beaucoup d’autres militants pour les droits de la personne », a affirmé Jean-Pierre Coiffey, sympathisant de longue date d’Amnistie internationale.

PHOTO KARENE-ISABELLE JEAN-BAPTISTE, LA PRESSE

Une trentaine de manifestants ont réclamé la libération de Raïf Badawi, jeudi midi.

10 ans de prison

Raïf Badawi a été arrêté puis emprisonné en juin 2012, pour avoir publié un blogue dans lequel il abordait notamment la question de la démocratie et des droits de la personne. Le Liberal Saudi Network, site web de M. Badawi, critiquait également le régime saoudien.

Le blogueur a été condamné en 2012 à 10 ans de prison, à 1000 coups de fouet (à raison de 50 en 20 séances) et à une interdiction de pratique du journalisme. Le tribunal a interdit à Raïf Badawi de voyager pendant 10 ans et lui a imposé une amende de 1 million de riyals, soit près de 300 000 $ CAN. Il a été déclaré coupable de contravention à la loi anticybercriminalité et d’« insulte à l’islam ».

Raïf Badawi a reçu 50 premiers coups de fouet, mais a échappé aux autres pour des raisons médicales. « Cependant, ça n’a jamais été retiré des charges. Donc, on peut considérer qu’il est toujours à risque », a affirmé la responsable de campagne pour Amnistie internationale, Colette Lelièvre, en entrevue avec La Presse.

Malgré les neuf ans de Raïf Badawi en prison, l’organisation croit en sa libération. « On essaie de rester optimistes, parce qu’il y a d’autres défenseurs des droits de la personne [en Arabie saoudite] qui sont sortis [de prison] dernièrement, certains quelques mois ou quelques semaines avant la fin de leur peine », a dit Mme Lelièvre.

Vers la citoyenneté canadienne ?

« Ce qui m’inquiète, ce sont les 10 ans après la prison », a affirmé Ensaf Haidar. Elle espère que Raïf Badawi obtienne la citoyenneté canadienne afin qu’il soit admis au Canada, malgré l’interdiction de voyager.

« Après les huit mois, il va être libre, mais est-ce qu’il va être libre à 100 % ? », se demande sa femme. Ensaf Haidar et ses enfants se sont vu attribuer la citoyenneté canadienne en 2018, et demeurent à Sherbrooke depuis leur arrivée au Canada en 2013.

À Ottawa, le Sénat a voté pour une motion visant à accorder la citoyenneté canadienne à Raïf Badawi le 3 juin. Une motion du Bloc québécois en ce sens a aussi été adoptée le 27 janvier à la Chambre des communes.

Cette mesure n’a cependant qu’une portée morale, car l’Arabie saoudite ne reconnaît pas la double citoyenneté.

Ça donne l’espoir du changement, parce que la citoyenneté [aiderait] beaucoup Raïf.

Ensaf Haidar, femme de Raïf Badawi

Amnistie internationale appelle le gouvernement canadien à exercer « toutes les pressions nécessaires » pour que Raïf Badawi soit réuni avec sa famille.

« [On sait que] c’est loin d’être facile pour le Canada, étant donné qu’on n’a pas d’ambassadeur en Arabie saoudite et qu’il n’y a pas d’ambassadeur saoudien au Canada », a précisé Colette Lelièvre.

« Le gouvernement du Canada est extrêmement préoccupé par le cas de Raïf Badawi. Nous l’avons porté aux plus hauts niveaux et avons demandé à de nombreuses reprises que la clémence soit accordée », a énoncé par courriel le porte-parole d’Affaires mondiales Canada, Jason Kung.

« Nous souhaitons que M. Badawi soit réuni avec sa famille. Nous continuerons d’exprimer nos préoccupations profondes face à cette situation à Riyad et à Ottawa », a-t-il ajouté.

L’ambassade de l’Arabie saoudite à Ottawa n’a pas répondu aux appels de La Presse.