(Montréal) Un « climat de méfiance, voire même de tension », voilà ce qu’a constaté le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Ghislain Picard, au sujet des relations entre les Autochtones, les services de police et le système de justice.

Clara Descurninges La Presse Canadienne

Alors qu’il animait une table ronde à ce sujet jeudi, il a cité des incidents survenus lors de la dernière année comme l’arrestation brutale du chef Allan Adam en Alberta et la mort de Chantel Moore aux mains de policiers au Nouveau-Brunswick. Il a porté une attention particulière au sort de Joyce Echaquan, une membre de la Nation Atikamekw décédée à l’hôpital de Joliette sous les injures du personnel médical, soulignant l’ouverture des audiences publiques du coroner à ce sujet, la même journée.

Un système « hostile »

« Le système est tellement hostile aux Autochtones que j’ai vu des victimes qui se sont suicidées quelques jours ou quelques semaines avant le procès » où elles devaient témoigner, a raconté l’ancien procureur de la Couronne et expert en matière de justice autochtone Me Pierre Rousseau, lors de la table ronde. Ce qu’il appelle le « colonialisme judiciaire » se manifeste entre autres par l’imposition d’un système canadien de style punitif et par la surjudiciarisation des membres de Premières Nations.

D’après le recensement de 2016, les Autochtones ne représentent que 5 % de la population canadienne. Ils comptent pourtant pour 24 % des délinquants sous responsabilité fédérale, selon les données du rapport annuel de la Commission des libérations conditionnelles du Canada de 2017-2018. Ils ont aussi moins de chance de se faire accorder la liberté conditionnelle que les détenus blancs.

La solution, pour Me Rousseau, est de rétablir des systèmes juridiques autochtones, qui seraient administrés par les diverses communautés. Il a rappelé que lorsque des délinquants sont encadrés par des programmes des Premières Nations, ils sont « à moitié moins probables de récidive ».

Il existe déjà des corps policiers autochtones, a indiqué Annick Wylde, elle-même agente au Service de police de la Nation Abitibiwinni. Elle a expliqué que pour les citoyens qui partagent sa langue et sa culture, elle est « un point de repère », ce qui facilite les interventions dans la communauté. Cependant, le gouvernement ne reconnaît pas les corps policiers autochtones comme « services essentiels » au même titre que leurs homologues blancs, « une forme de discrimination », selon Mme Wylde.

Cette reconnaissance du statut des instances autochtones était l’une de recommandations du rapport de la Commission d’enquête Viens, en 2019, tout comme la mise en place de « régimes particuliers d’administration de la justice ».

Confiance et racisme systémique

« C’est d’une importance très grande de reconnaître l’existence du racisme systémique » pour pouvoir aller de l’avant, a ajouté Me Fannie Lafontaine, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la justice internationale pénale et les droits fondamentaux. Elle a rappelé que cette réalité « a été documentée ad nauseam » par les multiples commissions d’enquête ayant eu lieu au cours des dernières décennies.

Bien que le gouvernement fédéral reconnaisse la présence de racisme systémique dans les institutions, le premier ministre du Québec, François Legault, s’y refuse.

Le directeur du Service de police de l’agglomération de Longueuil, Fady Dagher, lui-même un immigrant dont la famille est d’origine libanaise, a reconnu lors de la table ronde que le « profilage racial et social dans les services de police » est « existant » et qu’il ne faut « pas se mettre la tête dans le sable » si l’on souhaite régler le problème.

Les policiers et les groupes racisés sont pour lui « deux solitudes qui se côtoient au quotidien sans jamais se parler ». Voilà pourquoi il pilote depuis 2019 le Projet immersion, où des agents de Longueuil passent cinq semaines au sein de communautés marginalisées ou d’organismes communautaires, « sans armes, sans uniforme », afin d’apprendre à connaître l’autre au-delà des préjugés. Il a aussi appelé à une plus grande diversité au sein des corps policiers.

Cette série de conférences fait partie du plan d’action de l’APNQL sur le racisme et la discrimination. La prochaine table ronde se déroulera le 10 juin et abordera le rôle des organisations non gouvernementales auprès des peuples autochtones.

Cet article a été produit avec l’aide financière des Bourses Facebook et La Presse Canadienne pour les nouvelles.