« Qu’on arrête de dire qu’il y a plus d’enfants trans qu’avant. C’est faux. Il y a juste plus d’enfants qui s’affirment et à qui on donne le droit d’être heureux. »

Mario Girard
Mario Girard La Presse

Jasmin Roy, président fondateur de la Fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais, est tanné d’entendre des clichés et des inepties sur ceux qui font partie de la communauté LGBTQ+, particulièrement les adolescents et les enfants.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

« Tenter de nommer malicieusement à la place de l’autre ce qu’il est vraiment est sans doute la dernière des indécences », défend notre chroniqueur.

Il a décidé de frapper un grand coup en lançant une série de 11 témoignages percutants de jeunes transsexuels, pansexuels, bisexuels, non binaires, queer et autres genres. Ces vidéos diffusées depuis lundi ont été créées pour accompagner L'École d'été sur les jeunes LGBTQ+ qui commencera le 17 mai, à l'occasion de la Journée internationale de lutte contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie.

Je vous le dis tout de suite, ça vous rentre dedans. Mais ça se fait avec une bonne dose d’espoir. Et de courage.

Pour beaucoup de gens, les trois premières lettres de l’acronyme LGBTQ+, pour lesbienne, gai et bisexuel, passent plutôt bien. Pour les autres lettres, c’est parfois plus difficile.

Les témoignages qu’a recueillis Jasmin Roy vont aider à coup sûr beaucoup de gens à mieux comprendre ce qui se passe dans la tête des personnes LGBTQ+. Et aussi à voir les nombreuses difficultés qu’elles rencontrent au quotidien, peu importe leur âge.

Cela dit, les choses changent en mieux. Il est fascinant de voir que, très jeunes, des enfants arrivent à exprimer ce qu’ils sont, ce qu’ils ne sont pas et ce qu’ils voudraient être. Et il est bouleversant de voir à quel point les parents sont davantage prêts à accompagner leur enfant dans cette odyssée.

L’école dans un déguisement

L’exemple de Lorica, 11 ans, est tout à fait éloquent en ce sens. Dès l’âge de 2 ans, cette fille, née dans un corps de garçon, a donné des signes clairs de la direction qu’elle souhaitait prendre.

« Elle mettait systématiquement des robes de princesse par-dessus ses propres vêtements, m’a raconté sa mère, Johanne Sirois. Elle les empruntait à sa grande sœur. »

Les choses se sont bien passées dans le cocon familial. Dans la famille élargie, certains ont toutefois dû apprendre à cheminer.

Le milieu scolaire, lui, a posé tout un défi. Au début, Lorica allait à l’école habillée en garçon. « Mais dès qu’elle revenait à la maison, on changeait les vêtements, ajoute Johanne Sirois. Elle avait l’impression de se déguiser pour aller à l’école. »

Lorica a été la cible de moqueries. « Je m’en rappellerai toujours, j’étais venue à l’école avec du vernis à ongles et on riait de moi », raconte-t-elle.

Cette discrimination a été difficile à encaisser pour Lorica et ses parents.

« L’école n’était pas prête à accueillir une enfant trans, dit Johanne Sirois. On a même pensé retarder un peu la transition. »

Alors que Lorica était en deuxième année, Johanne Sirois a elle-même assumé les coûts d’une sexologue dans la classe de sa fille afin qu’on leur explique ce qu’est la transsexualité. « La sexologue a utilisé l’exemple de quelqu’un qui sort d’une boîte », raconte Lorica.

J’ai demandé à la fillette si elle avait le souvenir de la première fois où elle a réalisé que son corps ne correspondait pas à ce qu’elle était véritablement. « Je me regardais dans le miroir et je ne comprenais pas… Je n’aimais pas ça. »

Certains parents d’un enfant trans, même s’ils demeurent compréhensifs, vivent une peine, celle du garçon ou de la fille qu’ils ne verront plus. Ce n’est pas du tout le cas pour Johanne et son conjoint.

Je suis toujours un peu choquée quand les gens me demandent si j’ai vécu un deuil du garçon que j’ai eu et qui est aujourd’hui une fille. Il n’y a aucun deuil à faire. C’est le même enfant qui exprime son identité. C’est tout.

Johanne Sirois

Lorica est maintenant en cinquième année. Elle suit des cours de théâtre et espère devenir actrice un jour. « J’aimerais jouer dans des films et des séries, mais je voudrais aussi en écrire et en produire. »

Avant qu’elle ne passe le téléphone à sa fille, j’ai dit à Johanne Sirois que Lorica était chanceuse d’être tombée sur des parents comme les siens. « Mais non, c’est nous qui sommes chanceux, m’a-t-elle dit. C’est une enfant tellement extraordinaire. »

Menaces de mort

L’histoire de Shady Ace est bouleversante. Ce garçon trans de 19 ans a grandi au sein d’une famille conservatrice. Durant toute son enfance, il a dû calmer les tempêtes intérieures qu’il vivait.

Mais à 12 ans, la soupape a sauté. Hospitalisation, thérapie, psychologue, travailleur social, trahison d’un membre de la famille… Les émotions ont été grandes.

Alors que ses parents tentaient d’y voir clair, les réactions de certaines personnes de la famille élargie ont été violentes. Shady Ace a même reçu des menaces de mort. Il a alors été pris en charge par la DPJ.

Dans son témoignage, il raconte qu’une psychologue a refusé de le désigner comme un garçon alors que c’était son souhait. « Elle me considérait comme une femme et elle disait que j’étais ainsi, car j’avais peur des hommes. »

« Je suis rentré de ces tournages complètement atterré, dit Jasmin Roy. Je n’en revenais pas de voir comment certains professionnels s’occupent aussi mal de ces jeunes aujourd’hui. C’est franchement inquiétant. »

Shady Ace suit des cours dans un cégep. Il vit avec sa famille. « Je vais bien. J’ai des difficultés comme tout le monde. Ma plus grande adaptation est celle de la vie adulte. C’est ce cheminement que je suis en train de faire. »

Le jeune homme a récemment subi une intervention chirurgicale et suit une hormonothérapie depuis deux ans. « Je ne sais pas si c’est complet pour moi. Je réfléchis en ce moment à ce que je vais faire. »

Avec ses parents, les choses se replacent doucement. « C’est moins mouvementé. Ce n’est pas un truc qui se répare en une journée. On apprend à vivre avec nos différences, nos blessures. Ma famille m’aime. C’est ce qui compte. »

La haine intérieure

Selon plusieurs enquêtes, de 3 % à 13 % de la population fait partie de la communauté LGBTQ+. La médiane se situe autour de 10 %. Chez les moins de 30 ans, ce pourcentage atteint de 15 % à 20 %.

« À l’adolescence, il y a une période de fluidité, d’expérimentation, dit Jasmin Roy. Parfois, c’est temporaire, parfois, ça ne l’est pas. Mais il faut respecter ça. »

Même s’il juge qu’un bon bout de chemin est à faire au Québec, Jasmin Roy ne perd pas espoir. Il ne souhaite qu’une chose : que les parents qui recevront des signes de leur enfant sauront les interpréter et les accueillir.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Jasmin Roy

Tu ne peux pas ignorer les besoins d’un enfant. Sinon, ça va se retourner contre eux et ils vont développer une haine intérieure. Ça peut se retourner contre les autres aussi.

Jasmin Roy

J’ai été très touché également par le témoignage d’Olivier, qui se définit comme non binaire et omnisexuel. À un moment donné, il dit cette chose capitale : « Quand, à la fin de ton secondaire, tu découvres toutes les rumeurs qu’on a rapportées à ton sujet alors que toi-même, tu ne savais même pas qui tu étais vraiment, c’est lourd. »

Ce garçon a raison. Tenter de nommer malicieusement à la place de l’autre ce qu’il est vraiment est sans doute la dernière des indécences.

Pour voir les témoignages de la Fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais