En chute libre depuis les années 1940, le nombre de fermes se stabilise au Québec. Fait rare, il a même légèrement augmenté en 2020. Derrière cette hausse se cache toutefois deux réalités. Si les petites fermes de proximité et les érablières sont en croissance, les productions animales sont en baisse, pour la plupart.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

Clémence Briand-Racine roule sa bosse dans le milieu agricole depuis plusieurs années. En février 2020, alors que la pandémie est encore chose abstraite pour la plupart des Québécois, elle décide de plonger en fondant officiellement son entreprise agricole maraîchère : la Ferme aux colibris.

Elle fait partie des 1163 nouvelles entreprises qui se sont enregistrées l’an dernier auprès du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ). En revanche, durant la période allant du 1er janvier au 1er décembre 2020, 1076 ont cessé leurs activités. Le nombre total de fermes dans la province a donc augmenté de 87, pour s’établir à 27 442. Une hausse très faible, mais inusitée.

Nombre de fermes au Québec

1941 : 154 669
1951 : 134 336
1961 : 95 777
1971 : 61 257
1981 : 48 144
1991 : 38 076
2001 : 32 139
2006 : 30 675
2011 : 29 437
2015 : 28 150
2016 : 28 919
2017 : 27 800
2019 : 27 308
2020 : 27 442
Sources : Statistique Canada et ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec

« Oui, il y a beaucoup de nouvelles entreprises, mais ce sont des microentreprises. Je trouve cela vraiment le fun, mais j’ai hâte de voir sur le long terme comment ça va influencer réellement le paysage agricole et la question de l’autonomie alimentaire », souligne Clémence Briand-Racine, qui détient une formation en agronomie ainsi qu’un bac en sciences environnementales et agricoles de l’Université McGill.

Pour son premier été, elle a cultivé près d’une cinquantaine de légumes sur une superficie de 1 acre dans le village de Saint-André-Avellin, en Outaouais.

Selon une compilation effectuée par le MAPAQ, la culture des légumes frais est la catégorie ayant connu la plus forte progression au Québec en 2020. À la fin de l’année, le Québec comptait 80 fermes maraîchères de plus qu’en 2019. De 2015 à 2020, leur nombre total a bondi de 915 à 1152.

Ce phénomène n’est pas étranger à l’émergence de l’agriculture diversifiée à petite échelle, à la popularité du réseau des Fermiers de famille et à la mise sur pied de circuits courts, c’est-à-dire la vente effectuée par un intermédiaire ou moins.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Clémence Briand-Racine

Je suis vraiment contente de voir ça. On le voit, nos milieux de vie en campagne sont vraiment plus agréables parce qu’on a des pairs qui font la même chose. Les communautés rurales sont plus vivantes d’une certaine façon.

Clémence Briand-Racine

De médecin de famille à fermier de famille

Au second rang des secteurs ayant connu la plus forte croissance en 2020 vient l’acériculture. L’an dernier, le Québec comptait 75 érablières de plus qu’en 2019. De 2015 à 2020, leur nombre total a bondi de 4025 à 4278.

Charles-Olivier Pomerleau et Jean-Luc Deslandes sont copropriétaires d’une érablière de 3200 entailles depuis 2017 dans le village d’Adstock, près de Thetford Mines. L’été passé, ils ont fondé leur entreprise maraîchère, le Domaine entre monts et passions, qui produit près de 40 légumes biologiques sans tracteurs. L’un a 32 ans, l’autre est… son ancien médecin de famille à la retraite. Le père de Charles-Olivier, Richard Pomerleau, est le troisième membre du trio d'agriculteurs.

« Avant de produire un légume, ça faisait deux ans qu’on en parlait et qu’on suivait des formations », explique Charles-Olivier Pomerleau.

Après deux semaines, le printemps dernier, ils avaient déjà recruté tous leurs clients. « Et on n’est pas connus », souligne M. Pomerleau.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU DOMAINE ENTRE MONTS ET PASSIONS

Jean-Luc Deslandes et Charles-Olivier Pomerleau sur leur terre à Adstock, en Chaudière-Appalaches

« Les gens sont de plus en plus intéressés au retour à la terre et c’est vrai que ça change vraiment la donne », renchérit Jean-Luc Deslandes.

Plutôt que d’offrir des paniers de légumes déjà montés, ils ont opté pour la formule du mini-marché. « Les commentaires que les gens donnent sont très bons et le lien qui est tissé n’est pas pareil que celui qu’ils ont avec leur épicier. C’est vraiment un lien beaucoup plus chaleureux. Les gens aiment venir », explique-t-il.

La demande surpasse l’offre

L’engouement pour les légumes biologiques cultivés sur de petites fermes diversifiées se traduit du côté des consommateurs. À preuve, l’organisme qui gère le réseau des fermiers de famille, la Coopérative pour l’agriculture de proximité écologique (CAPE), possède une liste d’attente impressionnante.

Près de 9427 noms y figurent présentement, en plus des fermes qui tiennent des listes d’attente distinctes.

« La saison 2020 a été extraordinaire, de tout plein de façons, par l’explosion de la demande, entre autres, indique Caroline Poirier, présidente du conseil d’administration de la CAPE. En 2019, on était à 19 500 abonnements de paniers bios vendus dans le réseau des fermiers de famille partout au Québec, et en 2020, on a atteint presque 24 000. C’est une augmentation de 37 % en une année. C’est énorme et c’est énorme parce que ça repose sur 132 entreprises. »

L’an prochain, 151 fermes feront partie du réseau.

Si l’effet COVID-19 a galvanisé l’engouement pour l’achat local, il est trop tôt pour voir un effet de « retour à la terre », dit-elle.

« S’établir en agriculture, ça ne se fait pas en claquant des doigts. À mon avis, on ne peut pas faire de lien entre cette hausse-là du nombre de fermes avec la pandémie et le fait que les gens ont souhaité changer leur vie en ville pour un mode de vie rural. Je ne pense pas que ça se reflète dans les chiffres de cette année, mais ça nous laisse croire que cette tendance-là va probablement être présente pour plusieurs autres années. »

Accès difficile

En revanche, le désir de grands espaces en cette ère de confinement et de télétravail complique la vie aux jeunes agriculteurs qui se cherchent des terres où démarrer leur entreprise.

Sur le marché de petits lots agricoles, la relève est en compétition avec des gens qui ont des projets de retraite ou de préretraite et qui veulent davantage avoir un mode de vie rural que de faire de la production agricole. On cherche les mêmes lots que ces gens-là, qui ont beaucoup plus de moyens financiers et qui ont déjà capitalisé durant une autre carrière.

Caroline Poirier, de la Coopérative pour l’agriculture de proximité écologique

Comme beaucoup de jeunes agriculteurs, c’est la location d’une terre qui a servi de porte d’entrée à Clémence Briand-Racine. Une approche qu’elle qualifie à la fois de « tremplin » et de « frein ».

« Là, on est dans une position de savoir si on fait des investissements plus permanents et on se demande : est-ce qu’on les fait en location ou on attend d’acheter ? Ce genre d’entre-deux là n’est vraiment pas agréable parce que c’est des investissements que tu as besoin de faire pour que ton entreprise puisse croître », explique-t-elle.

Le président de l’Union des producteurs agricoles, Marcel Groleau, interpelle d’ailleurs le gouvernement à cet effet. « Il faut trouver une façon de donner accès aux terres agricoles à ces jeunes-là. Parce que ce n’est pas de grandes superficies par panier, par producteur, mais c’est très difficile pour eux de trouver des lopins de terre, des lots qui sont à vendre ou intéressants. Et là, en plus, il y a la compétition des gens qui veulent retourner vivre à la campagne. »

Marcel Groleau pense que le nombre de fermes continuera à augmenter légèrement au cours des prochaines années au Québec.

« Il y a vraiment un phénomène d’agriculture, de marché et d’alimentation de proximité. Quand la restauration va reprendre, ça va créer un autre appel, ça va augmenter la demande pour ces produits-là parce que je suis sûr que les restaurants vont s’identifier comme servant encore davantage de produits de proximité régionaux et du terroir. Il a vraiment un phénomène important. C’est plus qu’une tendance. »

En Hausse, en baisse

127 fermes laitières de moins

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

De 2015 à 2020, 918 fermes laitières ont disparu au Québec, selon le MAPAQ.

La catégorie où le Québec a perdu le plus de fermes en 2020 est celle des fermes laitières. L’an dernier, on en comptait, au total, 127 de moins qu’en 2019. Pire encore, de 2015 à 2020, leur nombre a fondu de 6288 à 5370, une baisse nette de 918 fermes. « C’est quand même une tendance qui est toujours latente. Elle se poursuit et on pourrait même remarquer qu’elle s’est accélérée », note Félicien Hitayezu, directeur adjoint des études et des perspectives économiques au MAPAQ. Les fermes restantes ont cependant tendance à grossir en achetant le quota de lait des entreprises qui ferment.

Moins d’élevages de porcs et de bovins

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

En 2020, 30 entreprises porcines ont mis la clé sous la porte au Québec.

L’an dernier, le MAPAQ a recensé 98 entreprises de bovins de boucherie, 30 entreprises porcines et 20 entreprises de veaux lourds de moins qu’en 2019. Il s’est perdu plus de 1000 entreprises dans ces trois secteurs réunis depuis cinq ans. « Quand vous êtes dans la production animale, vous êtes un producteur toute l’année. Vous ne pouvez pas prendre une pause en disant : “Écoutez, je suis fatigué, je m’en vais à Cuba et je reviens deux mois plus tard” », explique M. Hitayezu. La conciliation est beaucoup plus compliquée dans le secteur de la production animale que dans le secteur acéricole, par exemple, où la saison dure environ deux mois.

Plus de foin

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Près de 80 entreprises de fourrages ont été créées l’an passé dans la province.

Alors que le Québec connaît une pénurie de foin sans précédent depuis deux ans, la province comptait 80 fermes de fourrages de plus qu’en 2019. Cette production arrive ex aequo au premier rang avec celle des légumes frais. En revanche, il est possible que l’apparition de ce type d’entreprise s’explique par la séparation d’entreprises existantes. Par exemple, des parents propriétaires d’une ferme laitière et de champs de foin qui transfèrent la ferme à leurs deux enfants. L’un cultivera les champs et l’autre s’occupera du cheptel.

Bleuets, canneberges, abeilles

PHOTO ARCHIVES LE SOLEIL

Depuis cinq ans, 231 entreprises de bleuets ont vu le jour, suivant une tendance à la hausse pour les entreprises agricoles non traditionnelles.

Les entreprises agricoles moins traditionnelles ont aussi le vent dans les voiles. Depuis cinq ans, le Québec compte 231 entreprises de bleuets, 61 entreprises d’apiculture et 71 entreprises de canneberges de plus. En 2020, le Québec comptait au total 27 entreprises de « cultures abritées » de plus qu’en 2019. Ce terme fourre-tout englobe les serres, mais aussi l’usage de grands tunnels aux champs. Le gouvernement Legault vient de mettre en place un important programme de subvention afin de doubler la superficie des serres au Québec d’ici cinq ans. Ce nombre risque donc d’augmenter substantiellement dans les années à venir.