« Je ne suis pas le chef des chefs. Chaque chef est autonome. Je suis un peu comme un médiateur, sans en avoir le titre. »

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Cela fait 28 ans que Ghislain Picard, natif de la communauté innue de Pessamit, sur la Côte-Nord, est chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador.

Rares sont ceux qui font partie du paysage politique depuis aussi longtemps. À 10 reprises, il a été élu par les chefs pour leur servir, résume-t-il, de trait d’union dans leurs relations avec les gouvernements du Québec et du Canada.

« Ces 28 ans – du moins, avant la pandémie –, je les ai passés pour beaucoup sur la route. Rares sont les semaines où je suis resté à la maison sans avoir à faire de déplacements. »

Et on ne parle pas que de petits sauts. Le territoire à couvrir est fait de 10 nations divisées en 43 communautés autochtones souvent très reculées, que Ghislain Picard a toutes visitées.

En 10 mandats bien comptés, Ghislain Picard, qui est aujourd’hui âgé de 65 ans, a été un témoin privilégié du chemin parcouru par les autochtones et des injustices qui devront être corrigées.

Entré en poste en 1992, deux ans après la crise d’Oka, il a vécu ces derniers temps le blocus ferroviaire, puis la mort tragique de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette.

Son travail, dit-il, est fait de « beaucoup de rappels à l’ordre » pour s’assurer que « les questions autochtones ne soient pas des affaires qu’on regarde une fois par semaine, à Ottawa et à Québec ».

« Le cas de Joyce Echaquan illustre bien qu’il y a de ces urgences sur lesquelles on aurait dû agir plus tôt. »

« Le système est raciste »

Encore aujourd’hui, dit-il, « le système est raciste. C’est aussi simple que cela ».

Mince consolation, les Québécois non autochtones s’en rendent de plus en plus compte et plusieurs préjugés tombent, souligne-t-il, évoquant un sondage commandé à ce sujet par l’Assemblée des Premières Nations l’été dernier.

Les autochtones continuent d’être plombés par d’importantes difficultés socioéconomiques, se désole-t-il. « Notre population est très jeune. Nous avons une démographie que plusieurs sociétés devraient nous envier. Mais nos élites, nos jeunes partent. »

« Nos communautés comptent beaucoup de jeunes familles monoparentales. Il faut en tenir compte et leur offrir des formations adaptées à leur réalité. »

D’un point de vue collectif, Ghislain Picard continue de croire à l’autodétermination. « [L’ex-ministre et députée] Jody Wilson a déjà dit qu’il n’y a que ceux qui sont colonisés qui peuvent se décoloniser. Au bout du compte, ça revient à cela : il nous faut cette conviction qu’on en est capables, tout en sachant que ça ne se fera pas du jour au lendemain. Se défaire de 200 ans d’oppression coloniale, ça prend du temps. »

La Loi sur les Indiens, qui est décriée par une majorité, a mené à une telle passivité qu’on a du mal à s’en défaire.

Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador

Certaines communautés se tirent très bien d’affaire, souligne-t-il. Il évoque le cas d’Essipit, près des Escoumins où, hors pandémie, « il n’y a presque pas de chômage ».

Mais de toutes les nations, ce sont les Cris, souligne-t-il, qui sont les plus avancés en matière d’émancipation.

« Ils ont été longtemps critiqués, accusés d’avoir vendu leur âme. Mais personne ne peut nier les acquis qu’ils sont allés chercher. Aujourd’hui, entre nous tous, ce sont ceux qui sont les plus près d’avoir une gouvernance autonome. »