Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

(À l’occasion de la période des Fêtes, nos chroniqueurs tracent un bilan de 2020 avec des personnalités qui ont fait l’actualité, ou dont le destin – chamboulé par la COVID-19 – les a particulièrement marqués. Aujourd’hui, Rima Elkouri revient sur l’année de Marie-Ève Cyr-Plante.) En 2020, Marie-Ève Cyr-Plante a littéralement changé de vie.

« Souvent, je m’arrête et je me dis : on a vécu une pandémie qui nous a tous changés. Mais dans mon cas, j’ai eu la chance que ce soit un changement pour le mieux. »

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Marie-Ève Cyr-Plante et son fils de 2 ans

Agente administrative chez Desjardins dans sa vie pré-pandémie, la jeune mère de 32 ans a abandonné son emploi au printemps dernier pour travailler en zone chaude d’un CHSLD. Et contre toute attente, elle a tant aimé l’expérience qu’elle est retournée aux études en novembre pour devenir préposée aux bénéficiaires.

On s’était parlé pour la première fois en mai, en pleine première vague. Marie-Ève m’avait alors raconté comment, après avoir répondu à l’appel du premier ministre qui cherchait désespérément des renforts en CHSLD, elle s’était découvert une vocation.

Au début de la pandémie, elle avait dit à sa patronne chez Desjardins : « Je reviens quand les garderies vont rouvrir. »

Avec un enfant de presque 2 ans à la maison, c’est ce qui semblait le plus simple en matière de conciliation famille-travail.

Puis, quelques jours après avoir offert ses bras en CHSLD, elle s’est ravisée : « Je ne reviens plus. »

Elle a donné sa démission et a arrimé son horaire à celui de son amoureux pour qu’ils puissent se relayer auprès de leur fils. Objectif : concilier la famille, le travail et sa nouvelle vocation.

Même si le travail en CHSLD peut être épuisant, même si voir des gens souffrir et mourir n’a rien de réjouissant, Marie-Ève a l’impression d’avoir eu une révélation.

En mai, elle m’en avait parlé comme d’un coup de foudre. Je me disais que peut-être ça ne durerait pas. Peut-être que le quotidien du CHSLD, la souffrance, la détresse, la mort, la surcharge de travail, finiraient par peser. Peut-être que Marie-Ève se dirait de façon parfaitement légitime, après quelques semaines en zone sinistrée COVID-19, qu’elle avait fait sa part et qu’elle pouvait revenir à un travail de bureau moins éreintant.

« C’est tout le contraire qui s’est passé ! »

Le fait d’avoir été mise devant la dure réalité des CHSLD frappés par la COVID-19 lui a donné encore plus le goût de faire ce travail.

Parce qu’elle en voyait plus que jamais l’importance.

Parce que ça avait un sens.

Avant sa première journée en CHSLD, elle se demandait si elle allait tenir le coup.

Après trois jours, en dépit de la fatigue, une chose lui est apparue clairement : non seulement elle allait tenir le coup, mais encore elle ne se voyait plus faire autre chose. Son inscription à « Je contribue ! » ne serait pas qu’un coup de tête pandémique – elle s’y est d’ailleurs inscrite une deuxième fois au début de la deuxième vague. Ce ne serait pas une fin en soi, mais le début d’une nouvelle vie au service de patients qui avaient besoin d’elle. Elle avait trouvé sa place, découvrant en elle un courage qu’elle ne soupçonnait pas.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Marie-Ève Cyr-Plante et son fils de 2 ans

Pour lui permettre d’embrasser officiellement sa nouvelle vocation, son amoureux et elle ont convenu que cela valait la peine de se serrer la ceinture pour quelque temps. À la formation accélérée offerte par le gouvernement durant la pandémie, elle a préféré la formation longue donnant accès à un diplôme d’études professionnelles et à davantage de possibilités.

« J’ai décidé de prendre des prêts et bourses et de ne pas travailler en même temps que je fais ma formation qui se termine en juillet 2021. C’est juste neuf mois durant lesquels on donne un coup. »

Des sacrifices qui, elle n’en doute pas, en valent le coup.

* * *

Marie-Ève me redit à quel point elle se sent chanceuse d’avoir vécu « ça ».

« Ça », c’est-à-dire tous les beaux moments d’humanité aux côtés des patients âgés qui ont révélé quelque chose en elle.

Cet homme atteint d’alzheimer dont elle a vu le regard s’illuminer lorsqu’il a entendu la voix de son neveu.

Ces mères esseulées et si reconnaissantes à qui elle a offert du « beau » et du « doux » le jour de la fête des Mères – coup de peigne, manucure et massage des mains au son de la musique du téléphone en mode haut-parleur.

Ce jour de juin où on apprenait qu’il n’y avait plus aucun cas de COVID-19 dans son CHSLD. La zone chaude n’était plus chaude du tout mais s’était réchauffée autrement. En arrivant au travail, lorsque la porte de l’ascenseur s’est ouverte, elle a vu pour la première fois les résidants, enfin autorisés à sortir de leur chambre, s’avancer dans la salle commune. Elle a assisté aux retrouvailles d’un mari ému de revoir sa femme après une trop longue séparation.

J’avais les yeux pleins d’eau. Je n’avais jamais ressenti autant d’émotions depuis le début de mon expérience avec “Je contribue !”. C’était tellement beau d’assister à ça. C’était comme une victoire, un retour à la normale. Et c’était beau, cette normale.

Marie-Ève Cyr-Plante

Après ce retour à la normale, Marie-Ève a quitté les patients de ce CHSLD. Mais en repassant devant il y a quelque temps, elle a compris que le CHSLD ne l’avait pas quittée.

« Je regardais les fenêtres et je me disais : Là, c’est telle madame. Ici, c’est tel monsieur… J’étais vraiment émue. »

Émue, comme si elle avait laissé un bout de son cœur derrière ces murs. Et qu’il ne lui restait plus qu’à le retrouver.

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