L’arrivée de vaccins contre la COVID-19 crée beaucoup d’espoir, alors que 2021 pourrait marquer le retour à une « vie normale ». Mais faut-il vraiment que la vie après la pandémie soit la même que celle d’avant ? Qu’avons-nous appris de cette crise sanitaire pour réinventer le Québec ? La Presse a posé la question aux quatre principaux partis politiques. Un dossier d’Hugo Pilon-Larose

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Voir l’économie autrement

Dominique Anglade : « Bâtir en mieux »

La cheffe du Parti libéral, Dominique Anglade, a été marquée par la vitesse à laquelle on a tout stoppé lors de la première vague. Quand il y a urgence, « on est capables d’agir d’un seul coup », affirme-t-elle. Pour la reprise, elle propose de « bâtir en mieux », dans une économie « inclusive ». Gabriel Nadeau-Dubois, de Québec solidaire, propose aussi des changements importants en matière économique, à commencer par l’enterrement, souhaite-t-il, de notre « fixation » sur le déficit zéro.

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Dominique Anglade, cheffe du Parti libéral du Québec

Pour Dominique Anglade, « si on poursuit dans la même direction dans laquelle on était [avant la pandémie] et qu’on ne fait pas le bilan de tout ce qu’on a vécu, comme société québécoise, on va réellement manquer le bateau ».

Rencontrée à son bureau, au 2e étage de l’hôtel du Parlement, à Québec, la cheffe de l’opposition officielle estime que la COVID-19 provoquera ici comme ailleurs « des changements qui seront permanents ». Pour s’y préparer, dit-elle, « s’il y a un thème que je veux mettre de l’avant, c’est bâtir en mieux ».

« La crise a mis en évidence des failles que nous avons dans notre société. Elle a mis de l’avant ce qu’on appelle les travailleurs essentiels et le rôle qu’ils ont à jouer dans notre société », affirme la cheffe libérale.

Pour elle, « il est fondamental » d’assurer une reprise économique qui mettra en priorité l’amélioration des conditions de vie de ces travailleurs et des gens plus vulnérables dans la société.

« Il ne fait aucun doute, quand on dit qu’il faut bâtir en mieux, qu’il va falloir que l’on prenne ça en considération. Quand on parle d’économie, que cette économie soit non seulement durable, mais inclusive. Qu’on passe d’un modèle où on doit considérer le PIB [à un modèle considérant d’autres indicateurs aussi]. Il y a beaucoup d’autres choses à considérer que le PIB », affirme Mme Anglade.

« On ne peut pas faire l’économie de cette réflexion. C’est notre sens du devoir que de réfléchir à ces enjeux-là », dit-elle.

Pour y arriver, Dominique Anglade veut miser sur les coopératives, comme le Québec en a déjà qui connaissent du succès. « C’est quelque chose sur quoi on va pouvoir bâtir. […] C’est là qu’on doit aller, parce que si on fait exactement la même chose qu’avant, eh bien, on n’a rien compris », affirme-t-elle.

« De nouveaux modèles [économiques] sont en train d’émerger à travers le monde. Je pense que le Québec est capable de se démarquer pour être un de ces joueurs qui refusent un peu la tentation de vouloir revenir en arrière », poursuit la cheffe libérale.

« Quand j’ai vu [pendant la première vague] qu’on arrêtait tout, et que tout pouvait s’arrêter d’un coup pour des raisons évidentes, je me suis dit à ce moment-là que de gens se diraient [que c’est la preuve] qu’on est capables d’agir d’un seul coup », analyse-t-elle.

« Ça montre qu’on est capables d’agir, poursuit Mme Anglade. Il y a bien des jeunes qui vont retenir le fait que si on veut, on peut le faire. »

Gabriel Nadeau-Dubois : rejeter « L’obsession du déficit zéro »

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Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire

Gabriel Nadeau-Dubois était tout jeune, dans les années 1990, quand le Québec entamait son grand chantier vers l’atteinte du déficit zéro. Aujourd’hui député à l’Assemblée nationale, l’élu de Québec solidaire veut mettre fin à ce qu’il considère comme une « obsession » qui a défiguré deux héritages de la Révolution tranquille, les systèmes publics de santé et d’éducation.

« La COVID-19 a révélé les faiblesses du modèle économique que les gouvernements des dernières décennies ont implanté au Québec. On a notamment réalisé à quel point l’austérité avait fait mal à notre réseau de la santé et des services sociaux », explique-t-il avant de rencontrer La Presse à la bibliothèque du Parlement, dans l’édifice Pamphile-Le May.

« Ça fait depuis la fin des années 90 au Québec qu’on a érigé le déficit zéro en religion d’État. On a payé cher cette obsession au cours des derniers mois », affirme-t-il.

Un autre élément qui « a été démoli », dit-il, par la pandémie, c’est « le consensus de la classe politique autour du libre-échange ».

« On a vu toute la fragilité de ce modèle-là. On l’a vu quand on s’est mis à manquer de matériel médical lors de la première vague, quand on a vu qu’on était complètement dépendants des marchés internationaux et des grandes entreprises étrangères. On l’a vu quand on a frôlé le manque de plusieurs médicaments stratégiques, et là, on le voit avec le vaccin », affirme M. Nadeau-Dubois.

« Ce que la pandémie nous a fait réaliser, c’est que la social-démocratie québécoise a été brisée par les réformes néolibérales des dernières années. […] Il faut [maintenant] les repenser complètement », poursuit-il.

Pour y arriver, Gabriel Nadeau-Dubois veut augmenter les revenus de l’État, et il vise pour ce faire les grandes entreprises et les plus riches de la société.

« La fragilité de notre réseau de la santé révélée par la pandémie devrait suffire pour convaincre que ce conservatisme fiscal, dans lequel on s’est enfermés collectivement depuis 20 ans, nous a coûté cher », soutient-il.

« Il va falloir rééquilibrer le budget autrement que par l’austérité. Ça va vouloir dire aller chercher des revenus supplémentaires pour l’État québécois, sortir de la lente descente vers le bas de l’imposition sur les grandes entreprises, sortir de la décroissance constante de l’impôt sur les plus riches et aller chercher au fédéral les transferts qui nous reviennent », ajoute le leader parlementaire de Québec solidaire.

Pour M. Nadeau-Dubois, « il y a définitivement un dogme à briser », et il est temps de « réinvestir dans nos services publics ». Il n’est pas inquiet des répercussions que pourrait entraîner une hausse du fardeau fiscal des entreprises, comme il le propose.

« Ces entreprises-là ont les moyens de payer davantage d’impôts. Il y a quelques années, elles payaient plus d’impôts. Elles étaient ici à l’époque, je pense qu’elles vont rester si on leur demande de payer davantage », affirme-t-il, avec conviction.

Le Québec après la pandémie

Plus que jamais, la fierté

Samuel Poulin : « Fiers d’être Québécois »

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Samuel Poulin, député caquiste de Beauce-Sud

Samuel Poulin vit un moment patriotique. Député caquiste dans la région de la Beauce, il sent les Québécois se reconnecter à leur culture, à leur territoire. Selon lui, cet élan nationaliste sera un moteur pour une reprise plus locale que jamais. La députée péquiste Méganne Perry Mélançon croit également que le mot « local » sera au cœur du Québec de l’après-pandémie. Selon elle, il faut implanter pour de bon un « réflexe Québec » dans tous nos choix.

Samuel Poulin est le plus jeune élu du gouvernement. Député caquiste de la circonscription de Beauce-Sud, adjoint parlementaire du premier ministre François Legault pour les dossiers jeunesse, il nous rencontre dans le corridor qui mène à l’édifice du Conseil exécutif dans un élan nationaliste. Si la fête nationale se cherche un orateur pour son prochain discours patriotique du 24 juin, le politicien de 29 ans se dit déjà prêt.

« Je pense que le Québec d’après la pandémie sera l’occasion de se reconnecter sur ce qu’il y a de plus important pour nous. La pandémie nous a appris à quel point, même si on vit tous chacun de notre côté, on est tous des citoyens du monde et des citoyens du Québec », affirme M. Poulin avec énergie.

Plus que jamais, constate-t-il, les Québécois ont réalisé au cours des derniers mois comment les malheurs des uns pouvaient avoir un impact sur les autres. Quand la COVID-19 prenait de l’ampleur dans une région, par exemple, les travailleurs de la santé étaient nombreux à s’y déplacer pour donner un coup de main.

« La personne sur la Côte-Nord en temps de pandémie est mon voisin. Ça, je pense que ça va rester, à quel point on peut se tenir davantage, les Québécois », dit-il.

Dans cet état d’esprit, Samuel Poulin invite les Québécois à voir l’avenir et le développement économique du Québec à travers le prisme de la « fierté » et de la « solidarité ».

« On ne peut pas être [détaché] de ce qui se passe au Saguenay même si on vit à Montréal ou en Beauce. Le sens sociétal, c’est le mot, le sens sociétal va prendre davantage le dessus. Ça va se traduire en bénévolat au Québec, faire des corvées populaires. Dans le temps de nos parents, ils étaient sur deux, trois comités. Aujourd’hui, c’est difficile de trouver des bénévoles. Je pense qu’après la pandémie, ça va nous permettre de [retrouver ça] », soutient-il.

« La pandémie nous a menés à sortir de notre quotidien, à sortir de nos besoins personnels et à nous demander : de quoi est-ce que la société québécoise a besoin, et comment puis-je y contribuer ? », ajoute le député.

Grand amoureux de culture, Samuel Poulin espère aussi que les jeunes se reconnecteront sur ce qui se fait ici, plutôt qu’aux États-Unis. « Depuis la pandémie, on voit plus nos artistes qu’on les voyait avant. On lit plus de livres québécois qu’on en lisait avant. Ça, c’est intimement lié au sentiment de fierté. On dit beaucoup qu’on est préoccupés pour le français, mais les meilleurs vendeurs et les meilleurs diffuseurs du fait français au Québec, ce sont nos artistes », souligne-t-il.

Selon lui, les voyages qui se sont aussi multipliés l’été dernier dans la province devraient donner un élan patriotique à une jeune génération qui se reconnecte à son territoire.

« Et quand on est fier d’être Québécois, il n’y a rien qui nous arrête. Il n’y a rien qui nous arrête pour [lancer] une entreprise, pour [lancer] un comité, pour investir chez nous, pour fonder une famille, pour transmettre des valeurs fortes à nos enfants », conclut-il.

Méganne Perry Mélançon : « Il faut un réflexe Québec »

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Mégane Perry Mélançon, députée péquiste de Gaspé

Encourager les achats locaux, développer plus que jamais l’« économie circulaire », faire que l’État soit un modèle d’achats de proximité et qu’il encourage un « réflexe Québec » : Méganne Perry Mélançon souhaite que le Québec d’après la COVID-19 se connecte plus que jamais à ses entrepreneurs.

La députée de Gaspé appelle le gouvernement à donner « un coup de barre » dans les achats locaux dont l’État est responsable à même l’administration publique.

« Il faut un réflexe Québec. Les citoyens ont commencé à s’informer, il faut désormais une volonté de l’État d’encourager l’achat local. On doit encourager des travailleurs de chez nous, qui vivent au Québec, qui achètent au Québec. C’est cette économie circulaire qu’il faut encourager », plaide-t-elle.

L’élue gaspésienne, qui s’est illustrée dans le dernier palmarès des parlementaires de La Presse comme une « étoile montante » à l’Assemblée nationale, encourage les citoyens et les entrepreneurs à « repenser complètement les bases de l’économie » pour toujours se tourner vers « le local » avant l’international.

À cet égard, Mme Perry Mélançon estime qu’il est temps de reléguer la politique du plus bas soumissionnaire aux oubliettes.

« Il faut que l’on se penche sur la clause du plus bas soumissionnaire. Cette clause doit être abolie. Qu’on tienne compte des critères de qualité. On a des industries performantes au Québec. Il faut que l’innovation soit prise en compte au même titre que le prix », soutient-elle.

« Avec le plus bas soumissionnaire, on fait affaire avec des contractants en Chine à coups de plusieurs millions de dollars alors qu’on a tout chez nous », ajoute la députée.

Pendant la première vague de la pandémie, elle a été estomaquée de réaliser que le Québec avait toute l’expertise industrielle pour fabriquer de l’équipement de protection individuelle pour les travailleurs de la santé, mais que les contrats s’étaient déplacés ces dernières années vers l’international, où les prix étaient moins élevés. Quand la province s’est retrouvée en pénurie de ces précieux équipements dans certaines régions, la valeur d’encourager d’abord un approvisionnement local a été démontrée, affirme-t-elle.

« Il y a encore beaucoup de travail à faire. On doit multiplier les efforts pour avoir un approvisionnement le plus local possible. Réduire les distances entre les distributeurs et ceux qui consomment. Ça sera bénéfique pour toutes les régions du Québec », affirme Méganne Perry Mélançon.