Tommy Strasser a échappé trois fois à l’Holocauste. À 93 ans, il continue de raconter son histoire, pour que d’autres puissent le faire à leur tour, lorsqu’il ne sera plus là.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

La voix est chevrotante, l’oreille est moins fine, les gestes sont un peu plus lents. Mais la mémoire, elle, est intacte. Ou du moins, elle semble l’être. « Malheureusement, avec les années, ça devient de plus en plus facile de raconter mon histoire », dit Tommy Strasser, 93 ans. Ah bon ? En quoi est-ce « malheureux » ? « Ça ne devrait pas être facile. Ça veut dire que la mémoire n’est plus la même… »

Quand Tommy Strasser a commencé à travailler avec le Musée de l’Holocauste de Montréal, il y a une vingtaine d’années, sa voix se nouait dès le moment où il racontait la journée du 11 mars 1944, sur le quai de la gare de Nové Zámky, sa ville natale qui faisait alors partie de la Hongrie (aujourd’hui de la Slovaquie).

Il était venu visiter ses parents dont il s’ennuyait depuis qu’il travaillait dans l’atelier de maroquinerie de sa cousine dans la capitale, Budapest, à une centaine de kilomètres au sud. Mais la cousine lui avait enjoint de revenir à l’atelier sans délai, au grand déplaisir de l’apprenti Tommy, âgé de 18 ans, qui est monté dans le train en maugréant.

Sur le quai, la famille a fait un pacte : si les Allemands devaient occuper le pays, Tommy devait reprendre le train pour revenir à Nové Zámky. « Alors, on s’est dit au revoir, et non pas adieu. »

« Vous savez qu’on dit que les Hongrois sont capables de sacrer pendant 20 minutes sans prononcer deux fois le même mot ? », dit-il, en pouffant de rire. « Je n’étais pas aussi bon, je pouvais seulement tenir 10 minutes. Mais croyez-moi, à mon retour dans l’atelier, j’ai traité ma cousine de tous ces mots-là ! Je lui ai dit que je ne voulais plus la voir, qu’elle gâchait ma vie. »

« Alors qu’en fait, ajoute-t-il gravement, elle m’a sauvé la vie. »

Quelques semaines plus tard, tous les citoyens juifs de Nové Zámky, soit environ 2500 personnes, dont ses parents, ses grands-parents, ses oncles et tantes, ont été déportés par les Allemands. Un aller simple pour Auschwitz, découvrira M. Strasser, après la guerre.

À Budapest, Tommy Strasser a reçu une carte postale de sa mère. L’écriture était brouillée. « À cause des larmes », dit Tommy Strasser. « Elle avait écrit : “Mon cher fils, ils nous emmènent, on ne sait pas où, j’espère qu’on se reverra. Fais bien attention à toi” », récite-t-il de mémoire. « Et aussi : “N’oublie pas tes chaussettes et habille-toi chaudement.” »

« Une vraie mère, quoi. »

Trois fois la vie sauve

Pendant l’année qui a suivi, Tommy Strasser a échappé deux autres fois aux rafles qui envoyaient les Juifs à la mort.

La seconde fois, c’était à son retour à Budapest après avoir quitté ses parents. Après avoir examiné ses papiers d’identité juifs, un policier hongrois l’a laissé sortir de la gare. « En sortant, j’ai vu tout un groupe de personnes qui attendaient un train. En fait, j’ai su par la suite qu’il s’agissait du premier groupe de Juifs hongrois qui partait pour Auschwitz. »

Après l’occupation de la Hongrie à la fin de mars 1944, Tommy Strasser a été envoyé dans un camp de travail où les prisonniers devaient creuser des trous pour ralentir la progression des chars soviétiques. « Nourris une fois par jour avec une tranche de pain et une “soupe”, qui n’était en fait qu’un bol d’eau tiède », dit-il.

Ceux qui arrêtaient de travailler étaient fusillés. Ceux qui ne travaillaient pas assez vite étaient battus. Vous savez, quand vous voyez votre voisin être tué, ça donne un peu plus d’ardeur à travailler…

Tommy Strasser

L’avancée des Soviétiques était néanmoins inexorable, et les Allemands ont été contraints de battre en retraite… en emmenant leurs prisonniers. Tommy Strasser a donc fait partie de l’une des fameuses « marches de la mort », en route vers le camp d’extermination. Sans nourriture et dans le froid, les déportés ont marché une bonne trentaine de kilomètres chaque jour. Les morts étaient nombreux. « C’est simple : vous marchez ou vous mourrez. »

Après cinq jours de marche, sur les bords du Danube, le cortège a croisé le diplomate suédois Raoul Wallenberg, qui allait lui offrir une troisième chance. « Il a négocié une entente pour que tous les moins de 16 ans soient exclus de la marche et retournés au ghetto de Budapest. Alors, comme je paraissais plus jeune que mon âge, j’ai déchiré tous mes papiers d’identité, et j’ai passé pour un moins de 16 ans. »

Passeur de mémoire

Tommy Strasser a passé la fin de la guerre dans un orphelinat du ghetto de Budapest. Il est ensuite retourné à Nové Zámky, pour constater qu’aucun membre de sa famille n’était revenu d’Auschwitz. En 1948, il a fait partie des 1000 orphelins de guerre reçus au Canada. Il s’est installé à Montréal, a rencontré sa future femme, s’est marié en 1960, a emménagé dans une maison de Cartierville, où ils ont élevé leurs trois enfants.

Il rit quand on lui demande dans quel domaine il a travaillé. « J’ai fait de tout ! Commerce de détail, vente en gros, courtier immobilier pour des condominiums, professeur de danse… » Et il travaille encore bénévolement, deux jours par semaine, à la cafétéria du centre communautaire Cummings, dans l’arrondissement de Notre-Dame-de-Grâce.

« Aujourd’hui, vous savez, je me trouve très fort », dit Tommy Strasser avec un sourire.

Ça fait au moins 17 ans que je raconte mon histoire. Au début, je pleurais. Aujourd’hui, je ne pleure plus.

Tommy Strasser

Le jour de l’entrevue, il venait tout juste de rencontrer une classe d’élèves de sixième année d’une école de la Rive-Sud. Trouver les mots justes pour toucher les jeunes générations reste toujours un défi. « Il faut trouver une génération qui va continuer de raconter nos histoires. C’est notre espérance, que les jeunes générations vont continuer le travail. C’est un devoir de parler de l’Holocauste. »

Et les moyens d’en parler sont parfois étonnants pour le nonagénaire. « Il y a 25 ans, j’ai fait une entrevue avec le Musée de l’Holocauste. Le musée a mis en ligne certaines des vidéos, et l’un de mes petits-fils a découvert ça sur internet », dit-il, avec un brin de fierté. « Il l’a postée sur Facebook ! »

« C’est ce qu’on dit toujours à ceux à qui on parle : ce sont eux qui vont continuer à raconter nos histoires. Notre crainte, c’est qu’une fois qu’on sera partis, qui va continuer ? Si vous ne parlez pas des choses qui se sont passées, un jour, ça sera oublié. Que Dieu nous garde qu’une tragédie comme ça soit oubliée. »

> Regardez l’entrevue de Tommy Strasser en 1995

Montréal, terre d’accueil des survivants

Adjacent au Musée de l’Holocauste de Montréal, le Centre Cummings, en plus d’offrir des services à tous les aînés du quartier, a un volet qui s’adresse particulièrement aux survivants de la Shoah qui vivent dans la métropole et ailleurs au pays. L’organisme offre, notamment, des services de soins à domicile financés grâce aux fonds provenant du programme spécial d’indemnisation mis sur pied par l’Allemagne en 1951. Selon le dernier recensement de 2011, 17 000 survivants de l’Holocauste vivaient toujours au Canada, dont le tiers (5800) habitaient la région de Montréal.