Luc Ferrandez a réussi haut la main son passage de la politique au métier de chroniqueur. Ceux qui avaient hâte de le détester ont découvert un homme qui ne craint pas les nuances. Rencontre avec celui qui, après avoir fermé des rues, contribue à ouvrir les esprits.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Mercredi matin dernier, au cours de son échange quotidien avec Lise Ravary sur les ondes de 98,5 FM, Luc Ferrandez s’est emporté. La question des liens entre le milieu des affaires et la politique soulevée par la controverse entourant le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, l’a mis hors de lui.

« Heille, tu ne parles pas à ces gens-là ! Tu ne leur adresses pas la parole […] C’est de même que commence la petite corruption […] Tu ne touches pas à ça même avec une pole de dix pieds. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Un an après ses débuts comme chroniqueur radio, Luc Ferrandez affiche l’aisance du vieux routier, croit notre chroniqueur Mario Girard.

Un an après ses débuts comme chroniqueur, Luc Ferrandez affiche l’aisance du vieux routier. Appuyés par son expérience en politique et nourris par des recherches approfondies, ses points de vue sont appréciés des auditeurs.

L’ancien maire du Plateau-Mont-Royal reconnaît toutefois que les débuts ont été difficiles. « Ça a pris du temps, dit-il. Au début, je travaillais beaucoup. J’accordais quatre heures à chaque chronique. Comme j’en ai deux le matin [chez Paul Arcand] et une l’après-midi [chez Patrick Lagacé], ça fait 12 heures par jour. J’étais toujours épuisé. »

Un millier de chroniques plus tard, Luc Ferrandez continue d’enrichir sa palette de sujets qui peuvent aller, dans une même semaine, des règles sanitaires de magasinage à la qualité de l’air dans les écoles, en passant par la liberté d’expression de RBO.

Pour l’émission de Paul Arcand, le choix des sujets se fait souvent à l’aube. Le chroniqueur doit alors plonger dans certains univers comme un kamikaze.

« Je me suis parfois demandé si j’avais le droit de prendre la parole sur certains sujets. J’ai déjà dit à Paul Arcand que j’hésitais à parler d’un certain truc, car quelqu’un d’autre l’avait fait. Il m’a répondu que les auditeurs voulaient savoir ce que moi j’en pensais. »

Lorsque, à l’été 2019, le public a appris que celui qui quittait la mairie du Plateau-Mont-Royal après dix ans allait devenir chroniqueur au 98,5, beaucoup se sont dit qu’ils pouvaient déjà prévoir l’ensemble des opinions de « monsieur sens unique ».

Or, Luc Ferrandez a rapidement démontré qu’il ne fallait pas l’attendre au même coin de rue. « Des gens me disent qu’ils me détestaient avant et qu’ils ont appris à me connaître, dit-il avec fierté. On m’a déjà dit que j’ai un programme de gauche avec une rigueur de droite. Ça, ça me fait plaisir. »

Luc Ferrandez parle avec entrain de la façon dont il a assuré la gestion administrative de « son » arrondissement. « On avait un déficit de quatre millions de dollars qu’on a réussi à effacer tout en faisant notre programme. Je précise que je ne faisais pas partie des amis de [Gérald] Tremblay et de [Denis] Coderre. On ne me faisait pas de cadeaux. C’était très dur. »

On sent bien que son ancienne vie en politique municipale lui reste collée à la peau. Mais de là à envisager un retour, il y a un pas qu’il n’est pas prêt à franchir.

« La politique, ça rend malade, lâche-t-il. À un moment donné, il y a des points dans la poitrine, des tremblements de panique la nuit… Les politiciens ne disent pas ces choses, mais ils les vivent. Les attentes sont énormes. Il y a tellement de problèmes à régler et on veut que tu les règles tous. Et il y a un a priori de mauvaise foi. Si tu es politicien, c’est que tu es sans doute un peu voleur et beaucoup menteur. »

Une administration dépensière

S’il ne vit plus la pression de la vie politique, Luc Ferrandez connaît maintenant les attaques de certains observateurs, comme Gilles Lehouiller, le maire de Lévis, qui l’a traité de « gérant d’estrade » sans crédibilité. Ferrandez avait qualifié le troisième lien de « projet de république de bananes » à l’émission Tout le monde en parle.

Il subit la violence des médias sociaux, où ses idées ne sont pas toujours encensées.

L’homme de 58 ans semble bien s’accommoder de ces critiques. Tout comme il semble bien vivre avec la réaction de ses anciens collègues de Projet Montréal, dont il n’hésite pas à écorcher certaines décisions.

« Je dis ce que je pense. Et ce que je pense depuis dix ans, c’est ce que je disais au comité exécutif de la Ville de Montréal et au parti. La gestion budgétaire n’est pas bonne. Je demeure persuadé que durant la crise, on aurait dû couper plus. L’an prochain, on va se retrouver avec un problème gigantesque. Ça s’en vient comme un train dans notre face. Et ça va se passer juste avant les prochaines élections. Si jamais Projet Montréal est réélu, ils vont être des années sans pouvoir rien faire. Et s’ils ne sont pas réélus, la prochaine équipe va être aux prises avec un problème budgétaire majeur. »

Ce point de vue de Luc Ferrandez a déjà été exprimé à l’automne 2019. Et il a piqué au vif Valérie Plante qui avait alors traité son ancien collègue de… gérant d’estrade. Décidément…

Luc Ferrandez continue d’avoir des contacts avec certains proches de Projet Montréal. Ces moments ne sont pas toujours agréables. « Des fois, ils sont en beau joual vert, dit-il. Ils me disent : “ Tu nous mets un couteau dans le dos ! On n’avait vraiment pas besoin de ça en ce moment. ” Maintenant, ils ont compris que je suis un chroniqueur et je ne vais pas faire de la politique pendant que je fais de la chronique. »

Ma responsabilité professionnelle, c’est de dire la vérité sur ce que je pense et de la documenter. Ils sont de plus en plus capables de vivre avec ça.

Luc Ferrandez

En revanche, Luc Ferrandez continue de défendre corps et âme la politique centrale de Projet Montréal et de la mairesse Valérie Plante. « Je prends sa défense pour les questions de pistes cyclables, de stationnement, d’aménagement de l’espace public. Je ne vais pas commencer à les critiquer là-dessus. Ça aurait été très payant de le faire cet été, et je ne l’ai pas fait. »

J’ai demandé à Luc Ferrandez comment il arrivait à être critique avec une administration municipale alors qu’il est en couple avec une élue qui en fait partie (Marie Plourde, conseillère dans Le Plateau-Mont-Royal). « Nous ne sommes plus ensemble depuis l’été dernier », a-t-il simplement répondu.

Un tandem avec Nathalie Normandeau

Luc Ferrandez a fait ses premiers pas dans le monde des médias au moment où la planète a connu un grand bouleversement. Le chroniqueur tire plusieurs conclusions de l’expérience qu’il a vécue sur le plan humain.

« J’ignorais qu’une part importante de la population pouvait se buter à ce point face à l’État. Les complotistes et les négationnistes qui hurlent leur colère contre Legault, un premier ministre qui m’apparaissait plus près de ces gens-là, ça me dépasse. Ils hurlent même leur colère contre le Journal de Montréal. Qu’ils hurlent leur colère contre Le Devoir, un journal qui représente une élite politico-économico-snobinarde montréalaise, je pourrais comprendre. Mais le Journal de Montréal… Des gens qui refusent toute forme d’effort collectif, je ne pensais pas que ça existait. »

Après le congé des Fêtes, Luc Ferrandez va former (après Alexandre Taillefer et Lise Ravary) un nouveau tandem radiophonique avec Nathalie Normandeau. Cette dernière a profité de son passage à Tout le monde en parle pour situer à « l’extrême gauche » la pensée de son futur collègue. Des débats enflammés sont à prévoir.

PHOTO JEAN-MARIE VILLENEUVE, ARCHIVES LE SOLEIL

L’ancienne vice-première ministre du Québec, Nathalie Normandeau, formera un nouveau duo avec Luc Ferrandez sur les ondes du 98,5 FM, en remplacement de Lise Ravary.

Que pense Luc Ferrandez du retour à la radio de l’ancienne vice-première ministre du Québec ? « Je ne sais pas si elle est légalement coupable ou coupable d’aveuglement ou d’indifférence. Mais, quelle que soit sa culpabilité, même si c’était la pire hypothèse, elle a plus que largement payé. Bien plus que tout le monde. On ne peut pas empêcher quelqu’un de travailler toute sa vie – quel que soit le délit. Moi, en tout cas, je juge que le temps est venu ; j’espère que ce sera un nouveau départ pour elle. »

Aussi, 2021 sera une année d’élections municipales partout au Québec. Luc Ferrandez ne cache pas son excitation à l’idée de commenter l’actualité qui en découlera.

« Je demeure persuadé que Valérie Plante pose quand même plein de bons gestes. S’il y a un nouveau Coderre, ou Coderre lui-même, qui arrive et qui propose une ville spectacle, avec un auditorium sur l’île Sainte-Hélène, un héliport ou le retour des Expos, c’est sûr que je vais me déchaîner à la défense de l’équipe en place et être d’attaque à l’égard de celle qui pourrait se présenter contre elle. »

Cette campagne électorale s’annonce déjà enlevante !