Le service de comptabilité du Centre Phi, un pôle de financement des arts à Montréal, payait les factures de carte de crédit d’une foule de personnes sans avoir la moindre idée de leur identité, a-t-on appris lundi au procès intenté par la mécène Phoebe Greenberg à son ancienne assistante Sandra Testa, qu’elle accuse d’avoir détourné 15 millions de dollars.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

« Il y avait toutes sortes de numéros de cartes qui apparaissaient, sans savoir nécessairement c’était à qui », a raconté Maria Anna Trifan, ancienne responsable de la comptabilité du Centre, lors de son témoignage en cour.

« Ça avait commencé en 2016, il y avait de plus en plus de factures qui n’avaient pas de sens et de retraits cash », a-t-elle ajouté.

Deux versions contradictoires

Le juge de la Cour supérieure David R. Collier entend depuis une semaine la cause qui oppose Phoebe Greenberg, grande mécène des arts et héritière d’une des plus grandes fortunes au Canada, à son ancienne assistante.

Tel que rapporté par La Presse lundi, Mme Greenberg accuse Mme Testa d’avoir détourné des millions de ses fonds personnels au cours des années 2016 et 2017, en collaboration avec des individus qui ont été identifiés comme des proches du crime organisé.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Phoebe Greenberg

Mme Testa se défend en jurant que sa patronne avait autorisé toutes les dépenses. Elle décrit Mme Greenberg comme une personne complètement inconsciente du coût réel de son train de vie luxueux, qui s’en remettait à ses « serviteurs » pour acquitter une foule de dépenses extravagantes, souvent en argent comptant, sans jamais se soucier du prix : équipages de jets privés et de yachts, chirurgies plastiques, personnel médical privé, gardes du corps, détectives privés, en plus de cadeaux pour des artistes et des chefs célèbres.

Une poursuite similaire de 5 millions contre l’ancienne présidente du Centre Phi Pina Mancuso a déjà été réglée à l’amiable de façon confidentielle.

« Ce n’est pas une fraude, j’ai toutes les factures »

La témoin Maria Anna Trifan a raconté avoir fait remarquer à Sandra Testa l’augmentation soudaine des dépenses inexpliquées dans les comptes du Centre Phi, qui fonctionnait presque exclusivement à partir des fonds personnels de Mme Greenberg.

Je suis au courant, ce n’est pas une fraude, j’ai toutes les factures.

Sandra Testa, en réponse aux inquiétudes de Maria Anna Trifan, qui n’était pas rassurée

Certaines factures concernaient les services de NCS Concierge, une entreprise qui fournissait des services de limousine privée à Phoebe Greenberg, et qui appartenait à Carlo Farruggia, connu pour ses liens tant avec la mafia qu’avec les Hells Angels.

Mme Trifan s’est alors adressée à Michel Bérubé, directeur des finances du Centre Phi à l’époque. M. Bérubé avait l’habitude de jongler avec de grosses sommes d’argent, ayant été pendant des années le contrôleur financier des Productions Feeling, la boîte de Céline Dion et René Angélil. Mais l’hémorragie financière qu’il constatait au Centre Phi dépassait le cadre du normal, même pour le monde des très riches. Il a confronté Phoebe Greenberg, et une enquête interne a été déclenchée peu après.

« Il m’a dit que Phœbe n’était pas contente », a raconté Mme Trifan.

Une agence de détectives privés qui emploie d’anciens agents de la Sûreté du Québec et d’anciens agents secrets du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a amorcé l’enquête, avant de passer le relais à la firme de juricomptables MNP, qui a bâti le dossier sur lequel repose la poursuite.