En 1959, pendant une épidémie de poliomyélite, des bandits ont créé la stupeur en volant toute la réserve de vaccins destinés à la population québécoise. Alors que le Québec attend le lancement d’une campagne d’inoculation contre la COVID-19, La Presse revient sur ce cambriolage qualifié de « crime contre l’humanité » par la cour à l’époque.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Le gardien de nuit Arpolis Béland complète sa ronde. Jamais son rôle n’a été aussi important. En cet été 1959, la polio fait des ravages et les dernières réserves québécoises de vaccins sont stockées dans le laboratoire qu’il surveille. Tout semble calme. Mais soudain, il sent une ombre derrière lui et un objet dur collé dans son dos.

Il est 3 h 15 du matin dans la nuit du 30 au 31 août. Trois cambrioleurs viennent de faire irruption à l’Institut de microbiologie et d’hygiène de l’Université de Montréal, sur le boulevard des Prairies, à Laval-des-Rapides. Les hommes semblent armés et ont le visage caché par des bas de nylon.

« Ils avaient l’air effrayants, et le cœur s’est mis à me battre avec force », racontera le gardien de nuit à La Presse par la suite.

Sa frayeur est telle qu’un des intrus ordonne à ses complices de faire attention. « Allons-y lentement, il peut nous claquer entre les mains. »

Enfermé avec les singes

L’Institut de microbiologie et d’hygiène, ancêtre de l’Institut Armand-Frappier qui se trouve toujours à la même adresse aujourd’hui, abrite à l’époque des centaines de singes rhésus, utilisés pour produire le vaccin Salk contre la polio. Les hommes encagoulés enferment Arpolis Béland dans une cage aux côtés des animaux. Ils s’emparent des 75 000 doses de vaccin conservées sur place, et prennent la fuite en volant la voiture du gardien.

PHOTO ARMOUR LANDRY, FOURNIE PAR LE FONDS D’ARCHIVES DE L’INSTITUT ARMAND-FRAPPIER

Le gardien de nuit avait été enfermé dans une cage destinée à garder les singes qu’on utilisait pour produire le vaccin.

L’heure est grave. La polio, ou « paralysie infantile », est une maladie foudroyante, souvent mortelle, dont les survivants gardent parfois des séquelles pour la vie. Elle s’attaque particulièrement aux enfants de moins de 5 ans. L’épidémie de 1959 est à la une de tous les médias, et les responsables de la santé publique font fréquemment le décompte des malades et des morts, en insistant sur les mesures d’hygiène à maintenir.

Le vaccin Salk promettait de venir à bout de la maladie et une vaste campagne d’inoculation avait été lancée. Mais la production a connu plusieurs ratés. On manque de doses, alors que les Montréalais se pressent à l’hôtel de ville pour recevoir leur piqûre. Un fabricant de Toronto a envoyé un ultime lot de secours : 75 000 doses, qui devaient être distribuées à travers le Québec en attendant que la production retrouve sa vitesse de croisière.

Ce sont ces doses qui viennent d’être dérobées.

PHOTO ANDRÉ-PAUL CARTIER, FOURNIE PAR LE FONDS D’ARCHIVES DE L’INSTITUT ARMAND-FRAPPIER

Cultures du poliovirus dans des flacons de verre bercés sur des supports mécaniques, vers 1957.

« Un vol de 75 000 doses de vaccin Salk compromet tout le programme d’inoculation dans le Québec », titre alors Le Devoir en une. « Les réserves sont épuisées », « Des bandits prêtent main-forte à la polio », titre La Presse. « Les enfants seront les victimes du vol du vaccin », clame le quotidien L’Action catholique en première page. La nouvelle sème l’émoi.

  • Une de La Presse du 31 août 1959

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    Une de La Presse du 31 août 1959

  • Une de La Presse du 1er septembre 1959

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    Une de La Presse du 1er septembre 1959

  • Une de La Presse du 2 septembre 1959

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    Une de La Presse du 2 septembre 1959

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« Il est évident dans les circonstances que l’on ne pourra pas maintenir les cliniques de vaccination anti-polio à travers la province, sauf pour celles qui ont déjà une petite réserve », déclare Lionel Forte, directeur adjoint de l’institut.

« Il n’y a plus de vaccin Salk dans la province, ni dans les pharmacies, ni chez les médecins, ni dans les cliniques, si ce n’est quelques flacons ici et là », déplore-t-il.

PHOTO ANDRÉ LAROSE, FOURNIE PAR LE FONDS D’ARCHIVES DE L’INSTITUT ARMAND-FRAPPIER

Lionel Forte, directeur adjoint de l’Institut de microbiologie et d’hygiène

Le chef de police mène l’enquête lui-même

La Sûreté provinciale prend le dossier en charge. C’est son directeur, Hilaire Beauregard, en personne qui dirige l’enquête. L’objectif est de retrouver les voleurs, mais surtout le précieux sérum dont on a besoin pour protéger les enfants québécois.

PHOTO TIRÉE DE BANQ

Hilaire Beauregard, chef de la police provinciale

Très proche du premier ministre Maurice Duplessis, Hilaire Beauregard a la réputation de ne pas craindre la manière forte. Dix ans auparavant, il avait maté les grévistes de l’amiante à Asbestos, dans un affrontement dont la violence est passée à l’histoire. Tout en étant chef de police, il préside une importante entreprise de croustilles, Les Patates Chips Duchess.

Dès le lendemain du cambriolage, ses hommes mettent la main sur un suspect au début de la trentaine nommé Jean-Paul Robinson, qui a tenté de vendre des fioles de vaccin à un pharmacien de Pont-Viau.

Le directeur Beauregard interroge lui-même le petit revendeur et sort faire rapport aux journalistes. « Je le reverrai après le lunch et il se peut que je le laisse aller dans le courant de l’après-midi », déclare-t-il à La Presse.

Le suspect dit vouloir un jour devenir médecin. Il travaillerait sur la Rive-Sud et aurait dirigé des cliniques de vaccination à Greenfield Park, Saint-Lambert et Mackayville (aujourd’hui Saint-Hubert), où il réside. « Il a reconnu librement qu’il exerçait une sorte de marché noir du vaccin Salk », poursuit le directeur Beauregard.

Mais rien ne permet à ce stade de relier les quelques fioles qu’il avait en sa possession et celles volées au laboratoire de Laval. Le suspect est relâché, l’enquête se poursuit, et la pression est forte pour qu’elle produise des résultats.

Anticommuniste acharné comme son ami le premier ministre, Hilaire Beauregard commence à évoquer la possibilité que Fidel Castro, arrivé au pouvoir l’hiver précédent à Cuba, soit à l’origine du crime. Il cite le fait que des agents castristes auraient visité Montréal l’année précédente pour acheter des armes.

Mais peut-être aussi est-ce un coup d’un pays arabe ? « Dans les pays du Moyen-Orient, on manque de tout et on est prêt à se procurer le plus urgent à prix d’or », souligne le vétéran policier.

« Il est tout à fait probable que les bandits ont placé la précieuse cargaison à bord d’un avion en partance pour une puissance étrangère », ajoute-t-il devant les journalistes.

Le butin retrouvé

En réalité, il n’en est rien. Le 3 septembre, guidés par l’appel d’un informateur, les policiers se rendent dans un immeuble à logement situé au 5252, rue Saint-Hubert, à quelques pas du parc Laurier, sur le Plateau-Mont-Royal. Dans l’appartement 444, ils retrouvent la quasi-totalité des vaccins disparus. Une partie se trouve au réfrigérateur, une autre dans le garde-manger, selon les articles de l’époque.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

L’immeuble où ont été retrouvées les fioles de vaccin, au 5252, rue Saint-Hubert, à Montréal.

Les autorités craignent qu’en raison d’une température inadéquate, le sérum se soit gâté. « Le vaccin est inutilisable pour le moment. Il faudra le soumettre à une série de tests sur des animaux pour vérifier s’il n’a pas perdu ses vertus préventives », souligne Lionel Forte, directeur adjoint de l’Institut. En fin de compte, les tests s’avéreront concluants. Les vaccins sont toujours bons.

La nouvelle est éclipsée ce jour-là par l’annonce de l’hospitalisation du premier ministre Maurice Duplessis, victime d’une hémorragie cérébrale. Il mourra trois jours plus tard.

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Une de La Presse du 4 septembre 1959

Un suspect condamné, un acquitté

Deux suspects sont finalement arrêtés par la police provinciale.

D’abord, Jean-Paul Robinson, ce petit revendeur de vaccins qui avait été interrogé par le chef de police tout de suite après le crime. Il avait disparu pendant quelques semaines par la suite, et sa famille disait même craindre qu’il ait été assassiné par la pègre, mais la police le coince dans une maison de ferme de la région de Varennes.

À son procès, on apprend qu’il est ancien marin et qu’il a développé des contacts liés au marché noir en menant des cliniques de vaccination sur la Rive-Sud. C’est d’ailleurs lui, après son interrogatoire par le directeur Hilaire Beauregard, qui s’est arrangé pour que les policiers reçoivent un appel afin de les guider vers l’appartement où le vaccin était caché.

Il prétend ne pas avoir participé au vol et affirme qu’un mystérieux « Bob », qui voulait revendre la cargaison volée, a simplement pris contact avec lui, ce qui lui a permis d’aider la police par la suite. Robinson est acquitté le 31 mars 1962, faute de preuves.

Le deuxième suspect est un jeune toxicomane de 23 ans, Gilles Hébert. Il avoue à la police avoir rencontré Jean-Paul Robinson au cabaret Lion d’Or, près de sa résidence, le 30 août à 23 h 30. Il explique avoir accepté de l’aider à voler la réserve de vaccins en échange d’un paiement immédiat de 500 $ et d’une somme additionnelle à la revente du butin. Il reconnaît sa participation au crime. Le juge T-A Fontaine le condamne à quatre ans de pénitencier pour ce « crime révoltant contre l’humanité ».

Pendant les deux procès, plusieurs témoins viennent exposer le chaos des campagnes de vaccination, l’organisation déficiente, la revente de sérum sur le marché noir, l’absence de contrôle de la qualité, les pénuries et l’explosion de la demande. On découvre aussi toute la faune plus ou moins criminelle qui tourne en périphérie afin de se graisser la patte.

La Presse rapporte que le juge du procès Robinson, l’honorable Henri Masson-Loranger, est sorti dégoûté de cette incursion dans les coulisses de la lutte contre la polio.

« Pauvre public. S’il savait… », laisse-t-il tomber pendant l’audience.

Et aujourd’hui ?

Soixante et un an après le vol de doses de vaccin contre la polio, Québec prend des précautions pour protéger celles de vaccins contre la COVID-19 qui seront acheminées ici.

« Par exemple, des tactiques sont en cours d’élaboration en ce qui a trait au transport du matériel ainsi que son entreposage partout sur le territoire », indique le cabinet du ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé.

On a refusé de donner plus d’informations parce qu’« il est clair que le dossier est hautement stratégique ». On peut déjà présumer que le défi serait de taille pour d’éventuels malfaiteurs afin de mettre la main sur des doses de vaccin de Pfizer – celui de cette société pharmaceutique, contrairement à d’autres, doit être conservé à -70 °C, et seuls des congélateurs spécialisés, rares sur le marché, peuvent descendre à cette température.

Le « général » nommé par le premier ministre pour mener à bien la campagne de vaccination, Jérôme Gagnon, a de toute évidence une sensibilité particulière pour la sécurité. Avant d’être nommé sous-ministre adjoint au ministère de la Santé en octobre dernier, il était directeur général adjoint à la sécurité de l’État au ministère de la Sécurité publique, où il a gravi les échelons depuis 2003. D’ailleurs, sa conjointe, Katia Petit, travaille au Ministère comme sous-ministre associée à la sécurité civile.

— Tommy Chouinard, La Presse