Le nouveau schéma d’aménagement de la MRC de Montcalm a soulevé des questions, notamment en raison de ses effets sur l’étalement urbain. Or, on apprend que la firme d’urbanisme qui a guidé la MRC pour cet aménagement conseillait aussi le principal promoteur qui en profitera.

Francis Vailles
Francis Vailles La Presse
André Dubuc
André Dubuc La Presse

La firme d’urbanisme qui a guidé la MRC de Montcalm pour le réaménagement de son territoire, Groupe BC2, a aussi conseillé en parallèle l’un des principaux promoteurs qui en profiteront, selon une enquête de La Presse.

BC2 et son président, Michel Collins, ont accompagné étroitement cette MRC de Lanaudière pour son nouveau schéma d’aménagement, entre 2013 et 2019.

Ce schéma a été approuvé par le gouvernement caquiste en octobre 2019, malgré l’avis de professionnels de trois ministères, avons-nous écrit le 19 octobre. La MRC a également utilisé un raccourci réglementaire, bien qu’un sous-ministre des Affaires municipales lui ait « fortement » suggéré de ne pas le faire pour se conformer à la loi.

Le nouveau schéma autorise, entre autres, le développement d’une « aire écoresponsable » de 450 maisons dans des forêts de Saint-Roch-de-l’Achigan. Le promoteur s’appelle Développement Saint-Roch, propriété indirecte de l’homme d’affaires Arthur Steckler.

Or, BC2 a agi comme lobbyiste à plusieurs reprises pour Arthur Steckler entre 2014 et 2020, indique le Registre des lobbyistes du Québec (voir autre texte).

BC2 a même représenté son entreprise Développement St-Roch pour obtenir un changement de zonage de la part de Saint-Roch-de-l’Achigan pour les terrains du quartier « écoresponsable ».

Bref, BC2 jouait sur les deux tableaux, représentant à la fois la MRC qui fixe les règles et le promoteur qui les subit.

Officiellement, BC2 a commencé son mandat pour Développement Saint-Roch le 1er avril 2016. Le registre indique que ce mandat devait se prolonger jusqu’au 31 décembre 2017 (1).

BC2 cherchait alors à convaincre la municipalité de Saint-Roch d’autoriser la construction de maisons unifamiliales sur les terres de son client Développement Saint-Roch.

Le hic, c’est que la municipalité ne pouvait pas accorder le « dézonage » au promoteur sans elle-même en faire la demande à la MRC de Montcalm. Et à son tour, la MRC devait obtenir l’aval du gouvernement du Québec pour son nouveau schéma d’aménagement portant sur l’ensemble du territoire.

Cet aval, la MRC de Montcalm l’a obtenu en octobre 2019 après un sprint de négociations auquel participaient des élus locaux et provinciaux, de même que la firme BC2, selon nos renseignements, tirés de documents.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE BC2

Michel Collins, président de BC2

Le président de BC2, Michel Collins, a lui-même été inscrit comme lobbyiste pour le compte de la MRC de Montcalm, entre mars et décembre 2019, afin de négocier les paramètres du schéma avec le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation (MAMH).

Assemblage de terrains en forêt

Le promoteur Arthur Steckler, de Montréal, est très actif dans l’immobilier résidentiel. Sa principale entreprise s’appelle Steckmar et son principal projet, Héritage Terrebonne.

Selon nos recherches, l’entreprise de M. Steckler a acheté les terrains à Saint-Roch-de-l’Achigan entre 2011 et 2016. Il a payé 3,2 millions de dollars au prix moyen de 23 cents le pied carré.

Les terres achetées totalisent 13,9 millions de pieds carrés, ce qui correspond à 70 % de l’aire « écoresponsable ». Aujourd’hui, avec le nouveau schéma, les lots pourraient valoir jusqu’à huit fois plus, selon nos recherches.

Le reste des terres appartient à des résidants locaux qui ont préféré conserver leurs lots.

BC2 a affecté son consultant Marc Rouleau au travail de lobbying pour le compte de Développement Saint-Roch.

Selon le registre, Marc Rouleau devait convaincre la municipalité de Saint-Roch de modifier le « zonage » et les grandeurs de lots afin que son client puisse construire des maisons sur des petits terrains de 4800 pieds carrés.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Les terrains visés par le nouveau projet couvrent une superficie de 344 terrains de football – dont 70 % appartient à la famille Steckler – sur les lots boisés situés au loin, à gauche de la ligne à haute tension.

Dit autrement, l’objectif était de faire un projet de moyenne ou de forte densité dans ce secteur forestier, la dernière grande zone non agricole de la municipalité qui pouvait accueillir du résidentiel.

Au téléphone, Marc Rouleau dit avoir rencontré l’ancien maire de Saint-Roch, puis la directrice générale. L’ex-lobbyiste était au courant qu’en parallèle, la MRC planchait sur la refonte du schéma d’aménagement, avec l’aide de BC2.

Je sais que des gens de BC2 travaillaient là-dessus, mais je ne savais pas ce qu’ils faisaient.

Marc Rouleau, ex-consultant pour BC2

Son grand patron, Michel Collins, a été informé de l’avancement de son travail avec la municipalité de Saint-Roch, dit-il, mais « ne s’est jamais mis le nez dans son dossier ».

Avant l’adoption du schéma, en octobre 2019, seules des maisons le long des chemins existants pouvaient être construites dans cette forêt, sur des lots de 50 000 pieds carrés ou plus.

La MRC et BC2 ont demandé jusqu’en septembre 2019 au gouvernement qu’on autorise, en partie, un développement de « moyenne et de forte densité » à ce secteur « écoresponsable », ce qui aurait permis des lots jusqu’à 10 fois plus petits que les 50 000 pieds carrés forestiers, selon nos documents. Cette demande ressemble au mandat de Marc Rouleau (2).

En fin de compte, la ministre Andrée Laforest, du MAMH, a donné son feu vert au schéma le 31 octobre 2019. Québec a toutefois refusé qu’on fasse de cette « aire écoresponsable » un développement de « moyenne et forte densité », exigeant qu’on recule à « faible et très faible densité », ce que la MRC a fini par accepter.

De plus, il est interdit d’y implanter un nouveau réseau d’égout et d’aqueduc, « sauf pour des motifs de santé publique ».

L’aval du gouvernement permettra néanmoins la construction de 450 maisons sur des lots de 18 000 à 36 000 pieds carrés. Un tel projet pourrait se chiffrer à plus de 100 millions de dollars, selon le prix de ce genre de propriétés dans cette région.

Explications de Michel Collins

Joint au téléphone, Michel Collins affirme qu’il ne travaillait pas personnellement sur le dossier de Développement Saint-Roch. Il soutient que sa firme de 100 employés prend soin de ne pas se placer en conflit d’intérêts.

On est le plus gros bureau d’urbanisme au Québec. Alors on travaille à l’occasion pour des municipalités et à l’occasion pour le secteur privé. On fait toujours attention à ces choses-là et quand ça se produit, il y a un mur de Chine qui est constitué. Il n’y a aucun conflit là-dedans. Tous les bureaux fonctionnent comme ça.

Michel Collins, président de BC2

Vérification faite, la firme d’architectes et d’urbanistes Lemay, de Montréal, dit ne pas se fier à la muraille de Chine. « Même si on est une grosse firme, il y a toujours des communications qui se font à l’interne. On préfère éviter ce genre de situations », a dit Feeniscya Roy, porte-parole de l’entreprise, à qui nous n’avions pas mentionné le nom de BC2.

Lorsque nous avons fait remarquer à Michel Collins que le quartier « écoresponsable » avait fait l’objet de discussions entre la MRC de Montcalm et le gouvernement jusqu’à la toute fin, il a dit que cette affirmation était complètement erronée, avant de nous renvoyer à la MRC et de raccrocher.

Nous avons tenté de parler à Arthur Steckler, mais sa secrétaire a rappelé La Presse pour dire que son patron ne voulait « absolument pas faire de commentaires », bien que nous n’ayons pas expliqué l’objet de notre appel.

1. Le mandat devait se terminer le 31 décembre 2017, mais le consultant responsable de BC2, Marc Rouleau, y a mis fin en avril 2017 parce qu’il a changé d’emploi dans la foulée d’un autre mandat de Steckmar.

2. Marc Rouleau se rappelle qu’on a accolé le mot « écoresponsable » au projet lorsqu’il agissait comme lobbyiste, en 2017. « Chaque fois que tu veux faire passer un projet, tu parles d’écoresponsabilité. C’était aussi à la mode à l’époque. On en avait parlé », dit-il.

Le promoteur Steckler, un gros client de BC2

PHOTO TIRÉE DU SITE DU GROUPE SNR

Arthur Steckler et Monty Steckler, promoteurs immobiliers. À l’arrière, l’un des projets de la société Héritage Terrebonne qu’ils contrôlent, le Domaine du Parc.

La firme d’urbanisme de la MRC de Montcalm, Groupe BC2, a eu plusieurs gros contrats du promoteur immobilier Arthur Steckler, qui profitera du nouvel aménagement.

En plus de Développement Saint-Roch, trois autres firmes de M. Steckler ont embauché BC2 entre 2014 et 2020 pour faire pression sur certaines municipalités pour ses projets.

Les mandats des firmes de M. Steckler ont occupé quatre consultants de BC2 durant cette période, dont le président de BC2 lui-même, Michel Collins.

Plus spécifiquement, Michel Collins, qui a été au front pour défendre le nouvel aménagement de la MRC de Montcalm, a personnellement agi comme lobbyiste pour la société Héritage Terrebonne, contrôlée par M. Steckler (1).

C’était en 2014 et 2015, quand cette société tentait d’influencer Terrebonne, ainsi que sa MRC (Les Moulins) « pour obtenir une modification du schéma d’aménagement visant l’agrandissement du périmètre d’urbanisation » pour englober les terres de l’entreprise de M. Steckler, est-il indiqué au Registre des lobbyistes du Québec.

Le travail de lobbyiste de BC2 se poursuit encore aujourd’hui pour Héritage Terrebonne pour des questions portant sur des terrains situés au quadrant nord-ouest du carrefour des autoroutes 640 et 40.

BC2 a aussi été l’entremetteur de M. Steckler pour un projet controversé, cette fois à Candiac, appelé Square Candiac. Lancé en juin 2016, Square Candiac prévoyait des investissements de 600 millions sur plusieurs années.

Toutefois, après les premières phases, le projet a dû recourir aux tribunaux pour se protéger de ses créanciers, en 2019, en raison de difficultés financières et d’une mésentente entre actionnaires.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE SQUARE CANDIAC

Plan du projet Square Candiac

Fait particulier, le plan d’aménagement de Square Candiac a été réalisé par l’urbaniste Marc Rouleau de l’agence BC2, celui-là même qui a travaillé avec Steckmar et Développement Saint-Roch, à Saint-Roch-de-l’Achigan.

Et peu après le lancement de Square Candiac, Marc Rouleau a sauté la clôture, en janvier 2017, quittant son travail de lobby chez BC2 pour devenir le directeur du développement de la Ville de Candiac, puis son directeur général, en mars 2018.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE LA VILLE DE CANDIAC

Marc Rouleau, alors qu’il était DG de la Ville de Candiac.

En janvier 2020, Marc Rouleau a subitement démissionné de ses fonctions à Candiac, quelques semaines après que Square Candiac s’est protégé de ses créanciers. La firme du projet, dont M. Steckler est l’un des principaux actionnaires, doit encore 350 000 $ à la Ville de Candiac, selon le rapport du syndic KPMG.

Marc Rouleau dit ne pas avoir de détails sur le conflit entre les actionnaires. L’homme agit maintenant comme directeur du développement à l’arrondissement de Verdun, à Montréal.

1. Le registre des lobbyistes porte sur la société à numéro 3563308 Canada inc., qui utilise les noms de commerce Héritage Terrebonne et Domaine du Parc, est-il indiqué au CIDREQ.