Le ralentissement économique et l’isolement engendrés par la crise sanitaire auront d’énormes répercussions sur la santé mentale de la population. Gouvernements et entreprises doivent donc se préparer à « cette troisième crise », conclut une étude menée par Deloitte.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

Après la crise sanitaire et la crise économique viendra la « crise humaine ». Une demande accrue pour des services liés au bien-être mental se profile. Le rapport de la firme Deloitte envisage 2,6 fois plus de consultations auprès des professionnels en santé mentale. On estime que les ordonnances d’antidépresseurs pourraient augmenter jusqu’à 20 %.

« Il ne s’agit pas de prévisions, mais bien d’un scénario. On voulait analyser l’aspect économique, mais aussi le facteur isolement. Les effets sur les humains des catastrophes naturelles et des récessions durent souvent plusieurs années », précise Matt Laberge, directeur principal des services-conseils en économie et en politique chez Deloitte.

La firme Deloitte a analysé deux évènements ayant eu une forte incidence sur la santé mentale des Canadiens : les récessions de 1990 et de 2008 au Canada ainsi que les incendies de forêt de Fort McMurray en Alberta il y a quatre ans.

L’analyse prouve qu’une fois ces crises résorbées, la crise « humaine » perdure des mois, voire des années.

Après une période de transition par les urgences, on observe un retour à la normale. Ensuite, on entre dans une troisième crise, celle de la santé mentale. L’impact dure, car les symptômes de santé mentale prennent plus de temps à traiter.

Matt Laberge, directeur principal des services-conseils en économie et en politique chez Deloitte

La pandémie pourrait avoir d’autres conséquences : moins bons résultats scolaires, augmentation de la toxicomanie et de la criminalité, et affaiblissement du tissu social, plaide le rapport. « Une partie peut venir de la santé mentale ; tous ces impacts humains sont reliés », détaille M. Laberge.

Plus de 88 000 personnes ont dû être évacuées de leur foyer pendant un mois à cause des incendies en Alberta. Les dommages sur la santé mentale se sont fait sentir. On parle d’une augmentation de 92 % des consultations médicales pour des troubles anxieux une fois la catastrophe passée.

En plus de l’isolement, il y a le ralentissement de l’économie. La perte d’un emploi et le chômage prolongé peuvent être des situations très stressantes.

Les plus vulnérables touchés

À Toronto et à Montréal, la COVID-19 frappe plus fort dans les quartiers aux ménages à faibles revenus, observe l’étude. En général, les femmes écopent plus, soutient-on. Les dégâts sur l’économie sont concentrés dans le secteur des services, qui emploie une part importante de femmes.

Beaucoup de femmes qui ont perdu leur emploi étaient déjà à risque avant la pandémie, par exemple les mères monoparentales et les personnes de 65 ans et plus.

Matt Laberge, directeur principal des services-conseils en économie et en politique chez Deloitte

Les femmes représentent 68 % des personnes ayant perdu leur emploi en raison de la COVID-19.

On parle même de « récession au féminin » puisque la fermeture des écoles et des garderies a amené les mères à s’absenter du travail pour s’occuper des enfants.

Prévenir plutôt que guérir

« Le message, c’est qu’il faut mettre ça sur le radar, ça s’en vient. Le système pourrait avoir à absorber un volume plus élevé de personnes qui ont besoin d’aide à cause du stress accumulé de l’isolement et d’un contexte économique précaire », poursuit M. Laberge. Gouvernements et employeurs ont un rôle à jouer.

Sur le terrain, dans les garderies et les écoles, on a accès aux enfants, mais aussi aux familles. « Si on voit qu’un enfant à de la misère, il faudrait le diriger vers les services qui existent et pas nécessairement doubler les effectifs. Discerner les personnes à risque et leur permettre d’accéder aux ressources, c’est le message clé », explique M. Laberge.

Les employeurs ont l’occasion d’accroître le soutien offert à leurs salariés. « Il n’y a pas qu’une façon de vivre cette pandémie. L’employeur peut aider en se montrant flexible et en ouvrant le dialogue quant aux ressources offertes. »