Comme bien des Québécois, j’ai appris avec consternation l’existence d’un nouveau verbe, le verbe « grainer ». J’allais dire que c’est le verbe de l’été 2020, ce serait faux : il s’agit plutôt du verbe « dénoncer ».

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Grainer, donc. Comme dans mettre son pénis – sa graine – dans le drink d’une fille, dans un bar. À son insu. J’ignorais que ça existait. Il semble bien que ça existe.

Ai-je dit que « grainer » est un nouveau verbe ? Faux, en fait. Il existe depuis le XIXsiècle. Il s’agit de l’acte de produire des graines, au sens agricole.

Tant qu’à être dans l’étymologie, précisons que « graine » a plusieurs sens. C’est l’embryon qui produit des plantes, bien sûr. Et c’est un pénis en bon québécois. Mais « une graine » se dit au Québec d’un imbécile, comme dans : un gars graine des verres parce que c’est une graine, au fond…

Mais je m’éloigne…

Je voulais parler de cette troisième vague de dénonciation des agressions et des inconduites sexuelles, après #AgressionNonDénoncée (2014) et #metoo (2017). J’ai suivi cette prise de parole comme à peu près tout le monde qui a un pouce dans les médias sociaux. Bien sûr, j’ai été fasciné et dégoûté par les anecdotes relayées. Et je me suis dit, encore : on ne vit pas dans le même monde, les hommes et les femmes.

Fasciné et dégoûté… Mais pas surpris.

Personne n’a le droit d’être surpris. Il s’agit d’écouter un peu les femmes parler des graines qu’elles croisent pour constater que chaque femme peut poser un petit drapeau imaginaire quelque part sur le vaste spectre des agressions et des inconduites sexuelles…

Un spectre, c’est ainsi que je conçois ce qui a fait l’objet de dénonciations cet été. Du pognassage de cul devant la photocopieuse au viol de fond de ruelle en passant par les menaces de viol en ligne et les insistances de fin de soirée dignes de vendeurs de tapis dans un souk, les femmes naviguent toute leur vie aux aguets à avoir peur du gars qui ne pensera qu’avec sa graine…

Les hommes, on ne vit pas ça, dans notre monde.

Je dis « les hommes » à dessein. Les garçons, c’est une autre histoire. Mais une fois sortis de l’adolescence, les gars entrent dans un monde où les agressions deviennent statistiquement moins probables.

Pour les femmes, c’est un autre monde. Le risque est parfois aussi long que la vie elle-même. Cet été, on m’a fait le récit d’agressions subies par une octogénaire. Même à 80 ans, elles n’ont pas la certitude d’avoir la crisse de paix.

Pour les hommes, c’est difficile de conceptualiser que les femmes ne vivent pas dans le même monde, d’un point de vue de la sécurité sexuelle. C’est toujours dur de se mettre dans les souliers d’autrui…

Et marcher dans les souliers d’une fille à Montréal – ou ailleurs –, c’est avoir la peur comme compagne de déambulations… Oh, pas tout le temps. Et pas partout. Mais c’est bien réel et ça transcende Montréal, qui est une ville plus sécuritaire que bien d’autres grandes villes… Ç’a rapport avec le fait d’être une femme.

Une blonde m’a un jour expliqué quelque chose de stupéfiant : dans sa tête se trouvait une carte mentale de son quartier, dans notre ville très sécuritaire. Le jour, pas de problème, elle empruntait toutes les rues pour aller et venir. Le soir ? Son Google Maps mental lui interdisait certains tronçons de certaines rues : trop de commerces fermés, pas assez de vie, trop sombre…

S’il m’arrive « quelque chose », m’avait-elle dit, je n’ai nulle part où me réfugier, dans ce coin-là.

Alors au risque de rallonger son parcours, elle prenait des détours.

J’ai le luxe de ne pas vivre dans ce monde-là. Moi, la seule carte mentale que je me fais de ma ville, c’est celle des sens uniques et des rues récemment piétonnisées. Cette carte n’inclut que des culs-de-sac, pas celles où il serait facile de me faire pogner le cul… ou pire.

Je ne suis pas surpris par les histoires racontées cet été, anonymement ou pas. Enfin, non, permettez que je reformule cette phrase : je ne suis pas surpris par le portrait que ces histoires dessinent quand elles sont mises bout à bout, pas surpris par le portrait des violences sexuelles subies par les filles et par les femmes dans notre société.

Ça fait 30 ans que je sais que je ne vis pas dans le même monde : je sortais de l’adolescence et en l’espace de 16 mois, en 1990 et en 1991, j’ai connu deux filles qui ont été tuées après avoir été violées. Le choc avait été brutal, même si je n’avais orbité qu’à la périphérie de leurs vies.

Je lisais en juillet l’avalanche d’histoires de photos de pénis envoyées sans crier gare, de demandes expresses de fellation à des quasi-inconnues dans des ruelles, de baisers non désirés et non sollicités dans des bars et je me disais, stupéfait comme chaque fois : qui, mais qui fait ça ?!

Beaucoup, beaucoup de gars, semble-t-il. Pas tous. Mais beaucoup. Suffisamment pour créer deux mondes différents, celui des hommes et celui des femmes.

Est-ce que je crois chaque histoire de dénonciation ? La question est mal posée, je pense. Oui, il peut y avoir des mensonges, des dérapages. En 25 ans de journalisme, des mensonges, j’en ai vu et entendu, de toutes sortes. Même en pareille matière. Souvent ? Sûrement pas. Mais ça se peut, oui, c’est arrivé et le souligner ne décrédibilise pas le portrait global…

Et c’est ce portrait global qui est 100 % vrai : toute leur vie, les filles et les femmes vivent avec cette peur d’être agressées. Parlez à vos amies, à vos blondes, à vos mères. Vous risquez d’être surpris, les boys.

C’est ce monde-là qu’il faut voir, nous, les gars. Le message de cet été de dénonciations, au-delà des noms des uns et des autres, c’est ça : les femmes ne vivent pas dans le même monde. Et elles sont tannées de ça.

Six ans après #AgressionNonDénoncée, force est de constater que le monde des filles et des femmes n’est pas pacifié, encore pollué par trop de graines.