Roland Renaud avait conduit toute la nuit, le 16 juin, traversant l’entièreté du Nouveau-Brunswick et une bonne partie de l’Île-du-Prince-Édouard, pour enfin arriver à Souris, point de départ du traversier vers les Îles-de-la-Madeleine. Fatigués et affamés, sa femme et lui se sont arrêtés au Tim Hortons du coin, bravant l’ordonnance de la Santé publique de la petite province atlantique interdisant aux Québécois de s’arrêter en chemin, sauf pour faire le plein d’essence.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

La pause-café s’est avérée coûteuse.

En arrivant au quai du traversier, un agent de la Gendarmerie royale du Canada l’attendait, avec une amende de 1050 $. « Quelqu’un a probablement appelé pour porter plainte. Le policier a été très gentil, il a dit que c’était bien affreux de donner un ticket pour ça, mais qu’il devait faire son ouvrage », raconte le Madelinot du Havre-Aubert.

Si ç’avait été 100 $ ou 150 $, je ne broncherais pas. Mais là, on s’est arrêtés pour manger. Il y avait une seule personne dans le restaurant. Je trouve que c’est exagéré.

Roland Renaud

S’il veut contester l’amende, il devra embaucher un avocat de l’Île-du-Prince-Édouard et plaider sa cause à Charlottetown. « Ça va me coûter plus cher que payer l’amende », estime-t-il.

M. Renaud n’est pas le seul à se plaindre de la rigidité des règles qui autorisent les Québécois à traverser la « bulle atlantique » pour se rendre aux Îles-de-la-Madeleine.

Afin de permettre à l’archipel de maintenir un minimum d’activités touristiques cet été, le gouvernement du Québec a négocié un droit de passage avec le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard. Les deux provinces ont installé des points de contrôle à leurs frontières. Les policiers exigent une preuve d’embarquement sur le traversier ainsi qu’une lettre attestant du lieu d’hébergement aux Îles-de-la-Madeleine. Le Nouveau-Brunswick accorde un maximum de 9 heures aux Québécois pour traverser son territoire en auto, un passage qui se fait normalement en 6 heures environ. Depuis dimanche, il est aussi obligatoire de s’enregistrer en ligne sur un site du gouvernement néo-brunswickois avant de franchir la frontière.

La nuit au volant

Depuis le début du mois de juillet, la traversée se faisait nécessairement de nuit pour prendre le traversier de 14 h, sans possibilité d’arrêter dormir à l’hôtel, ni même d’arrêter faire une sieste dans les stationnements des stations-services. De nombreux voyageurs ont rapporté des files d’attente de deux heures aux points de contrôle le week-end dernier.

« Les policiers sont extrêmement courtois, souligne Gina Leblanc, agente de voyage originaire des Îles-de-la-Madeleine qui a fait la traversée ces derniers jours, mais c’est éprouvant. À l’aller, on a écouté de la musique punk et mangé notre dose de M & M’s pour les dix années à venir pour se garder éveillés. » Son conjoint et elle ont franchi le point de contrôle du Nouveau-Brunswick à 23 h.

Rendu à 4 h du matin, c’est rough de garder le volant. Le plus ironique, c’est qu’on a passé la nuit à croiser des pancartes disant : "Mort de fatigue ? Arrêtez-vous avant."

Gina Leblanc

« Tu as le stress au ventre tout au long. Tu croises des chevreuils sur le bord de la route. Je comprends que le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard veuillent éviter des éclosions de COVID-19, mais pas que ça mette la sécurité des gens en péril », estime-t-elle.

« Les exigences sont exagérées, affirme le maire des Îles-de-la-Madeleine, Jonathan Lapierre. Il y a des gens que ça a complètement découragés et qui ont annulé leurs vacances à cause de ça. Ça nuit au tourisme. »

Demandes d’assouplissements

Le cabinet de la ministre des Relations canadiennes, Sonia Le Bel, est en communication avec les deux provinces atlantiques pour demander des « assouplissements additionnels ». L’Île-du-Prince-Édouard permet depuis jeudi aux Québécois de passer la nuit à l’hôtel en attendant le traversier, mais deux hôteliers joints dimanche ont indiqué que la mécanique pour autoriser ces séjours de courte durée n’avait pas été clarifiée par les autorités. Le reste des interdictions demeurent en vigueur, et les voyageurs québécois seront en principe obligés de s’enregistrer en ligne à l’avance. « Nous sommes toujours en situation de pandémie et les provinces atlantiques ont une approche différente de la nôtre. Nous devons composer avec ces différences et tenter de trouver des solutions », indique Jonathan Guay, le porte-parole de la ministre du Tourisme Caroline Proulx.

Le député péquiste des Îles-de-la-Madeleine, Joël Arseneau, doute que les règles s’assouplissent d’ici la fin de la saison touristique. L’Île-du-Prince-Édouard a recensé cinq nouveaux cas de COVID-19 la fin de semaine dernière, le premier foyer d’éclosion en deux mois. Les cinq cas sont liés à un homme dans la vingtaine qui revenait des États-Unis, dont le vol est passé par Toronto et Halifax. Le député comprend l’inquiétude des provinces atlantiques, mais croit que le Québec devrait être plus insistant auprès de leurs gouvernements pour faciliter le transit des touristes québécois.

J’ai l’impression que Québec a baissé les bras. Il n’y a pas eu d’efforts importants de faits. Le gouvernement a abordé la question avec une attitude défaitiste. Je n’ai vu aucun des réflexes auxquels on se serait attendus dans les circonstances.

Joël Arseneau, député péquiste des Îles-de-la-Madeleine

L’effet des mesures sur le tourisme est majeur, souligne le député, d’autant que les Îles-de-la-Madeleine sont autorisées à accueillir seulement la moitié des 70 000 touristes qu’elles reçoivent en temps normal. « Toute cette situation crée énormément d’incertitude et les gens préfèrent annuler. On ne pourra pas récupérer le tourisme perdu en juillet. Et même si les mesures sont assouplies, ce sera trop peu, trop tard. On s’attend à avoir 20 000 ou 25 000 touristes pendant l’été, tout au plus. »

Manifestation à Dégelis

Les Îles-de-la-Madeleine ne sont pas les seules à se plaindre des mesures de contrôle. Une trentaine de résidants de Dégelis, la dernière ville québécoise avant Edmundston, au Nouveau-Brunswick, ont organisé une marche la semaine dernière pour réclamer la fin de l’interdiction des déplacements transfrontaliers entre les deux provinces.

L’organisatrice, Fanny Beaulieu, dit qu’elle doit faire régulièrement une heure de route pour se rendre à Rivière-du-Loup plutôt qu’à Edmundston pour faire ses emplettes. « Comme beaucoup de gens de la région, je suis originaire du Nouveau-Brunswick. Ça me fait aussi mal au cœur de ne pas pouvoir aller voir ma famille », explique-t-elle.

En raison des mesures de contrôle rigoureuses, beaucoup de Néo-Brunswickois qui possèdent un chalet dans la région du Témiscouata ont décidé de ne pas s’y rendre cet été. S’ils le faisaient, ils seraient tenus de se mettre en quarantaine pendant 14 jours à leur retour au Nouveau-Brunswick.

« Il y a beaucoup de frustration des gens d’ici, fait savoir le maire de Dégelis, Normand Morin. On a eu six cas dans la région du Témiscouata, et ils sont tous rétablis. »

« Notre région a toujours eu des liens très forts avec le Nouveau-Brunswick. On appelle la région l’Acadie des terres et forêts. On est tous acadiens, souligne le maire Morin. Ce n’est pas dans notre nature d’avoir des frontières qui nous séparent et on a bien hâte que la situation revienne à la normale. »