Mais pourquoi les médias ont-ils tardé à en parler ?

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

À la suite des allégations de Safia Nolin, qui a accusé sur Instagram Maripier Morin de harcèlement sexuel, d’agression physique et de racisme, bien des gens s’inquiétaient du silence des médias traditionnels au moment où les réseaux sociaux ne parlaient que de ça.

Loin d’être inquiétant, ce silence, qui a été levé seulement après les excuses publiques de l’animatrice — elle a reconnu une partie des faits, admettant un « comportement répréhensible » —, est plutôt bon signe. Ce n’est pas un silence complice. C’est un silence réfléchi et nécessaire qui permet aux journalistes de faire leur travail rigoureusement : recueillir les faits, corroborer les témoignages, vérifier, contre-vérifier, tenter d’obtenir la version des faits de la personne visée par les allégations…

PHOTO JENNY KANE, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Une vague de dénonciations de harcèlement et d’agressions sexuelles déferlent sur les réseaux sociaux.

Toutes ces vérifications n’enlèvent rien au courage des victimes, bien au contraire. Sans leur prise de parole, il n’y aurait pas eu d’enquête possible dans l’affaire Salvail ou dans l’affaire Rozon. Dans ces deux cas, comme dans plusieurs autres dans la foulée de l’affaire Weinstein et du mouvement #metoo, le travail des journalistes d’enquête, jumelé au courage des victimes, a fait œuvre utile. Il a encouragé d’autres victimes, qui se croyaient seules, à dénoncer leurs agresseurs. Il a ébranlé la culture de l’impunité. Il a parfois mené à des accusations criminelles. Et même dans les cas où il n’y en a pas eu, cela a fait progresser le débat public sur un enjeu préoccupant qui reste encore tabou.

Même en 2020, l’agression sexuelle reste un crime sous-déclaré, largement impuni dans notre société. C’est aussi le seul crime où on se permet de blâmer la victime plutôt que l’agresseur.

On blâme celles qui parlent. Alors que le problème, c’est surtout ceux qui se taisent. Et je ne parle pas ici des médias.

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Certains crient au « lynchage » dès qu’il y a une dénonciation publique, estimant que la seule « bonne » façon de dénoncer une agression sexuelle est de s’en remettre d’abord et avant tout au système de justice. Selon eux, toute voix qui ose s’élever sur la place publique met en péril la présomption d’innocence. Or, comme l’explique bien la juriste Suzanne Zaccour dans son percutant essai La fabrique du viol (Leméac), décrier les dénonciations publiques, ce n’est pas protéger la présomption d’innocence. C’est plutôt garantir l’impunité aux agresseurs. Perpétuer l’omerta.

Bien sûr qu’il faut respecter les règles de droit. Mais il faut aussi savoir que le droit n’a pas le monopole de la vérité en matière d’agression sexuelle.

Tout ne se règle pas au poste de police ou au palais de justice. En fait, c’est le plus souvent le contraire. La majorité des victimes ne portent pas plainte à la police pour une foule de raisons qui leur appartiennent. Parce qu’elles ne font pas confiance au système. Parce qu’elles craignent de ne pas être crues. Parce qu’elles ont honte. Parce qu’elles se sentent démunies devant la complexité du système judiciaire. Parce qu’elles ne souhaitent pas que leur agresseur, qui est le plus souvent quelqu’un de leur entourage, aille en prison. Parce qu’elles ont peur de ne pas obtenir justice au bout d’un processus judiciaire long et éprouvant.

Il serait injuste de les en culpabiliser. Surtout dans un contexte où seulement 20 % des plaintes à la police pour agression sexuelle mènent à des poursuites criminelles et moins de 10 % à une condamnation. Ça ne veut pas dire que dans 90 % des cas, on a affaire à de fausses dénonciations — elles sont rarissimes. Ça ne veut pas dire non plus qu’il ne s’est rien passé. En matière criminelle, on exige une preuve « hors de tout doute raisonnable » pour justifier une condamnation. Or, bien des choses peuvent être à la fois vraies et indémontrables. Comment obtenir justice dans un tel cas ?

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Tout ne se règle pas au poste de police ou au palais de justice, disais-je. Tout ne se réglera pas non plus sur Instagram, il va sans dire. Mais alors qu’une nouvelle vague de dénonciations déferle dans les réseaux sociaux, plutôt que de dire aux victimes « Appelez la police », il serait bon de se demander pourquoi elles n’appellent pas.

Qu’est-ce qui explique ce ras-le-bol et ce manque de confiance à l’égard du système ? Et surtout, que peut-on faire de mieux, comme société, pour bien accompagner les victimes dans leur quête de justice ?