Troublés par ce qu’ils ont vu alors qu’ils étaient envoyés en CHSLD pour aider durant la pandémie de COVID-19, 146 ergothérapeutes ont écrit, la semaine dernière, une lettre au gouvernement dans laquelle ils dénoncent certaines « pratiques illégales » dont ils ont été témoins et réclament des états généraux sur les milieux et les conditions de vie des aînés du Québec.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

« Personne ne saurait même imaginer un centre de la petite enfance sans jouets où les enfants sont attachés à leur lit parce qu’il manque de personnel. Pourquoi est-ce tolérable lorsqu’il s’agit d’aînés ? », demandent les ergothérapeutes dans leur lettre.

Corédacteur du document, l’ergothérapeute Ali El-Samra souhaite que le gouvernement reconnaisse qu’il y a « de l’âgisme systémique au Québec ». « Nous, ce qu’on veut, c’est une reconnaissance de ces lacunes. Ce n’est pas juste quelque chose qu’on va voir au CHSLD Herron. C’est quelque chose de chronique », dit-il.

À l’instar d’autres professionnels de la santé, les ergothérapeutes ont été nombreux à être envoyés vers les CHSLD en crise durant la première vague de COVID-19. Travaillant normalement au privé, M. El-Samra a apporté son aide pendant deux mois dans trois CHSLD du Grand Montréal après avoir posé sa candidature sur le site « Je contribue ». « J’ai vu des choses déplorables dans les trois », dit-il.

Dans leur lettre, les ergothérapeutes dénoncent les « pratiques déshumanisantes et humiliantes » dont ils ont été témoins « dans plusieurs milieux d’hébergement à travers le Québec ». « Notre constat : ces pratiques qui perdurent depuis des années nuisent à la qualité de vie de nos aînés », écrivent-ils, évoquant une « maltraitance organisationnelle ». Les signataires reconnaissent que la situation ne date pas d’hier, mais que la pandémie « expose et exacerbe une problématique profondément ancrée depuis longtemps ».

Des contentions abusives

Selon M. El-Samra, des ergothérapeutes ont été témoins de pratiques illégales en CHSLD, dont « l’usage injustifié de mesures de contention contraires aux protocoles en vigueur ». « Dans les établissements d’hébergement, les aînés sont confinés à leur chambre en permanence, sans qu’aucune mesure compensatoire ne soit mise en place pour réduire les effets néfastes de l’immobilisation prolongée, de l’absence de stimulation et de l’isolement social », écrivent les ergothérapeutes, qui estiment que les aînés hébergés deviennent « des prisonniers en isolement dans leurs cellules ».

Aux yeux d’Ali El-Samra, augmenter le nombre de préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD ne résoudra qu’une partie du problème. En effet, selon lui, toutes les lacunes observées ne sont « pas juste une question de quantité de personnel ».

La qualité de vie des aînés ne passe pas juste par les bons ratios. Il y a des CHSLD où les ratios sont bons, mais où les soins sont quand même donnés de façon expéditive.

Ali El-Samra, ergothérapeute

Pour les ergothérapeutes, il est aussi temps de déconfiner les aînés hébergés, tout comme on le fait dans la société en général, et de leur donner l’occasion de retrouver leurs « activités de la vie quotidienne comme la marche, les loisirs et toute autre activité qui leur est chère ».

Le gouvernement Legault envisage de tenir une commission scientifique et technique sur l’hécatombe en CHSLD, a écrit La Presse le 9 juin. Les ergothérapeutes réclament plutôt la tenue d’états généraux sur les milieux et les conditions de vie des aînés. Selon eux, la commission scientifique « mettrait surtout en lumière les problématiques en lien avec la pandémie ».

« Nous demandons de réfléchir à la manière dont nous gérons les soins et les services des aînés en CHSLD et en ressources intermédiaires, et pour cela, nous ne croyons pas qu’une commission sur l’hécatombe en CHSLD le permettra. Il faut plus qu’une commission axée sur le contexte de la pandémie pour bien reconnaître ces problèmes chroniques », explique M. El-Samra.

Présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), Andrée Poirier estime que la lettre des 146 ergothérapeutes traduit très bien la réalité vécue par de nombreux professionnels de la santé envoyés en CHSLD. Selon Mme Poirier, le manque de stimulation des personnes âgées hébergées est largement dénoncé. « Il n’y a pas de pilule contre l’ennui. Il faut ramener les activités », affirme-t-elle, avant d’ajouter que le Québec aura « beaucoup de bilans à faire après cette pandémie ». « Mais ce qui a été mis en lumière par la crise dans les CHSLD, nos membres nous en parlent depuis des années », dit-elle.