« Black lives matter ici aussi », lisait-on sur une pancarte brandie lors de la manifestation de dimanche à Montréal, à la mémoire de l’Afro-Américain George Floyd, mort asphyxié aux mains de policiers.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Ici aussi, oui. C’est l’évidence. Une évidence que trop de gens préféreraient balayer sous le tapis, persuadés que le racisme anti-Noirs est un virus américain contre lequel nous serions immunisés. À les entendre, le racisme chez nous est comme une baleine à bosse dans le Vieux-Port de Montréal : une rarissime anomalie. Nous, on ne nage pas dans ces eaux-là…

Bien sûr que le contexte sociohistorique et politique est différent. Bien sûr qu’aux États-Unis, avec un président qui fraie avec les suprémacistes blancs et multiplie les déclarations racistes, le mal est plus profond…

De là à dire que le racisme et la discrimination systémique sont des exclusivités américaines ou des concepts importés sans importance chez nous, il y a un pas et beaucoup de déni.

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« On ne peut changer tout ce qu’on affronte, mais rien ne peut changer tant qu’on ne l’affronte pas », disait l’écrivain afro-américain James Baldwin, figure culte du mouvement des droits civiques aux États-Unis.

Interrogé lundi sur les problèmes de profilage racial et de discrimination au sein des corps policiers au Québec, le premier ministre, François Legault, en a parlé comme d’un problème bien réel et intolérable, mais somme toute marginal et bien moins grave qu’aux États-Unis.

Contrairement à Justin Trudeau, qui a admis que la discrimination systémique et les biais inconscients existaient aussi au Canada, François Legault a refusé de reconnaître que c’est un phénomène systémique. « Je crois qu’il y a de la discrimination au Québec. Mais il n’y a pas de discrimination systémique », a-t-il dit, en réduisant le problème à celui d’une « très, très petite minorité de gens ».

Que le premier ministre Legault reconnaisse que l’on a encore du travail à faire pour lutter contre le racisme, soit. C’est un bon début. Mais comment lutter contre un problème si on refuse de le nommer correctement ?

Je l’ai écrit 1000 fois, je le répète une 1001e… Il ne faut pas confondre « systémique » et « systématique ». Dire qu’il y a de la discrimination systémique et du racisme au Québec, ce n’est pas accuser l’ensemble de la société québécoise d’être raciste ou ses gouvernants d’avoir mis sur pied un système digne de l’Afrique du Sud sous l’apartheid.

De même, lorsqu’on parle de « racisme systémique » dans une société, cela ne veut pas dire que le racisme y est érigé en système ou que des suprémacistes blancs sont au pouvoir. Il s’agit plutôt de reconnaître l’existence d’un système complexe et pernicieux qui, sans être conçu pour être discriminatoire, finit par l’être.

Un système qui fait en sorte, par exemple, que le taux d’incarcération des Afro-Canadiens dans les prisons fédérales est trois fois supérieur à leur poids démographique – un ratio comparable à celui des États-Unis ou de la Grande-Bretagne (1). Ou qu’à Montréal, les personnes noires de 25 à 34 ans ont cinq fois plus de risques de se faire interpeller par la police que les personnes blanches du même âge, selon un rapport récent sur la discrimination systémique au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

On constate dans ce rapport, rendu public en octobre 2019, que les interpellations de certaines minorités racisées – les jeunes hommes noirs et arabes, notamment, ainsi que les femmes autochtones – sont disproportionnées par rapport à leur poids démographique dans la population montréalaise ainsi que par rapport au nombre d’infractions commises. Pourquoi donc ? À cause de la fameuse discrimination systémique. « Les résultats du rapport démontrent la présence de biais systémiques ou organisationnels qui se traduisent par des disparités dans la pratique de l’interpellation policière au SPVM », a reconnu son directeur, Sylvain Caron, au moment de rendre public le rapport, en promettant de s’attaquer de front à ces enjeux.

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PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Dimanche a eu lieu à Montréal une manifestation à la mémoire de l’Afro-Américain George Floyd, mort asphyxié aux mains de policiers.

Bien que documenté par de nombreux rapports et études, le racisme anti-Noirs au Canada demeure méconnu, note Robyn Maynard, dans son essai NoirEs sous surveillance, qui parle d’esclavage, de répression et de violence d’État au Canada (Mémoire d’encrier, 2018). 

Ici, l’histoire que l’on aime mettre de l’avant, c’est celle d’un pays exemplaire en matière d’ouverture, qui a accueilli les esclaves noirs fuyant les États-Unis. Si on convient que le racisme a existé, on précise que c’était il y a longtemps. Si on convient que cela existe encore, on ajoute « mais ailleurs (aux États-Unis) ». 

« Bon nombre de Canadien.ne.s suivent de près l’ébullition croissante entourant les relations raciales aux États-Unis ; mais ils tiennent à bonne distance de leur réflexion les inégalités raciales entachant leur propre pays », écrit l’auteure.

À la suite de ma chronique de samedi sur George Floyd, plusieurs lecteurs ont eu le même réflexe, me reprochant de faire référence à « l’Amérique » irrespirable, plutôt que de circonscrire plus clairement le mal aux États-Unis et de dire que ce qui se passe là-bas n’a rien à voir avec ce qui se passe dans notre coin d’Amérique.

Rien à voir, vraiment ? Bien sûr qu’à certains égards, on peut se dire, surtout si on en a le privilège, que c’est « moins pire » ici. Mais devant un mal qui brise encore trop de vies, peut-on vraiment se satisfaire du « moins pire » ?

L’épidémie de COVID-19 est aussi « moins pire » au Canada qu’aux États-Unis. Ça ne nous dispense pas du devoir de l’endiguer. Ça ne change rien non plus au fait que chaque mort est une mort de trop.

(1) Ces données proviennent de l’ouvrage Race, Crime, and Criminal Justice in Canada (Oxford University Press), cité par Robyn Maynard dans NoirEs sous surveillance (Mémoire d’encrier, 2018).