Savez-vous planter des choux ? La question est peut-être plus complexe que la chansonnette ne le laisse entendre.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

Après avoir porté sa cause devant le tribunal, un agriculteur de Saint-Rémi vient de recevoir 265 000 $ pour dédommager la perte de 600 000 plants de ce légume crucifère, morts d’une surdose de pesticides. Le jugement, récemment rendu à la Cour supérieure du Québec à Longueuil, a tranché que l’entreprise responsable de lui fournir des services agronomiques et de lui vendre des pesticides, William Houde, avait failli à son obligation de bien renseigner l’entreprise agricole sur l’usage du produit.

PHOTO FOURNIE PAR LES FERMES ALCARO

Vue des plants de chou en serre avant la surdose de pesticides

Cette affaire est survenue en avril 2016. Le producteur maraîcher Alain Dulude, propriétaire des Fermes Alcaro, amorce sa saison agricole. Depuis quelques semaines, ses plants de choux grandissent en serres. C’est alors qu’il part en vacances. Il laisse les rênes de l’entreprise à son fils Jean-Sébastien.

Peu de temps après son départ, un problème dû à des champignons appelé fonte des semis apparaît dans les plants. Le père dit à son fils de joindre l’agronome Sylvain Giscan. Ce dernier, qui travaille pour l’entreprise William Houde, conseille et vend des produits aux Fermes Alcaro depuis plusieurs années.

L’agronome recommandera l’application du fongicide Maestro, dont l’ingrédient actif est le captane. Il précise au fils qu’il lui reviendra avec le dosage approprié et la méthodologie à suivre. Dans les heures suivant sa visite, il lui envoie un message texte dans lequel il explique qu’il faut diluer 1,25 kg du produit dans 1000 litres d’eau. La missive ne précise toutefois pas la quantité à épandre dans les serres.

PHOTO FOURNIE PAR LES FERMES ALCARO

Vue des plants de chou en serre après la surdose de pesticides

Peu après, les plants commencent à jaunir. Les choux sont envoyés dans un laboratoire du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) pour être analysés. En attendant, l’entreprise William Houde recommande de poursuivre un arrosage régulier.

Rien n’y fait. Les deux serres sont une perte totale. Les fermes Alcaro évaluent leurs dommages à plus de 257 000 $.

« C’est devenu jaune pareil comme si tu avais brûlé cela avec du gaz ou du feu. On a tout perdu », a expliqué Alain Dulude, en entrevue avec La Presse.

Que s’est-il passé ?

Selon le témoin expert des Fermes Alcaro, l’agronome Luc Brodeur, les transplants de choux ont reçu 23,5 fois plus de captane que la dose maximale recommandée sur l’étiquette.

Son évaluation a été retenue par la juge Marie-Claude Lalande. « À la suite d’essais réalisés, l’expert est à même de démontrer la phytotoxicité du Maestro aux doses recommandées par Houde. En considération de ce qui précède, il y a lieu de conclure qu’Alcaro a fait la preuve du lien de causalité entre la faute de Houde et la perte encourue », écrit-elle dans son jugement. Elle mentionne par ailleurs que le produit n’est pas homologué pour un usage en serre et qu’il s’agit ni plus ni moins d’une recette concoctée par Houde. « Giscan se devait de fournir le dosage complet et l’application adéquate », ajoute-t-elle.

« Les pesticides ce n’est pas compliqué, c’est important de suivre la dose et d’y faire attention. C’est comme une erreur médicale […], ce qui est arrivé, parce que la dose a été trop forte et j’ai perdu mes plants. Mes plants, c’est comme mes bébés », a expliqué Alain Dulude.

Depuis sa mésaventure, l’agriculteur a pris la décision de faire affaire avec un agronome qui ne travaille pas pour une entreprise qui vend des pesticides.

« En pesticides, c’est comme acheter des médicaments. Comme avec le médecin, on est censés faire confiance à la personne en avant de nous. Depuis ce qui m’est arrivé, je me fais ma propre confiance. Quand j’ai un diagnostic qui arrive d’un agronome, mon fils et moi, avant d’aller faire les arrosages, on se demande : est-ce qu’on en a vraiment besoin ? Depuis ce temps-là, j’ai fait des économies énormes en pesticides. Énormes. »

La séparation du rôle de vendeur et de prescripteur de pesticides est un enjeu qui a fait couler beaucoup d’encre cette année. Il a été au cœur des discussions de la commission parlementaire sur les pesticides, déclenchée cette année dans la foulée de l’affaire Louis Robert. La séparation des deux rôles a aussi été le principal enjeu lors de la course à la direction à l’Ordre des agronomes, que Louis Robert a perdue de justesse contre le président sortant Michel Duval.

— Avec la collaboration d’Isabelle Ducas, La Presse

Réaction de William Houde

« Bien que le jugement reconnaisse William Houde coupable à 100 %, nous maintenons notre position que nous n’avons pas commis de faute dans ce dossier », a indiqué le directeur général de William Houde, Abderrezak Khedim, dans un courriel. « Notre représentant, agronome d’expérience et d’une renommée auprès des maraîchers de la région, a répondu à une demande simple sur la dose à utiliser pour le produit Maestro. […] La recommandation était de 1,25 kg à diluer dans 1000 L d’eau, ceci étant la dilution du produit. La recommandation d’application est de 50 à 85 L de la dilution par surface de 100 mètres carrés. Le fils du propriétaire, étant face à un réservoir d’eau de 2000 L, respecte la recommandation de dilution et met 2 x 1,25 kg de produit dans 2000 L (le réservoir complet), sauf que, il appliqua les 2000 L de dilution dans la même serre de 350 mètres carrés. Ce qui donne une application de 5,7 L/mètre carré, alors que la dose recommandée est de 0,85 L/mètre carré. »