Connaissez-vous réellement ce qui s’est frayé un chemin jusque dans votre assiette ? La majorité des échantillons de poisson récoltés dans des épiceries et restaurants lors d’une enquête menée l’été dernier à Montréal étaient mal identifiés. Dans plus du tiers des cas, les poissons étaient carrément d’une autre espèce : souvent moins chers, parfois risqués pour la santé.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

61 % des poissons mal étiquetés à Montréal

C’est la deuxième fois que le groupe Oceana Canada mène une étude sur l’étiquetage des poissons et fruits de mer vendus au pays. Le premier exercice a été mené en 2017 et en 2018 dans cinq grandes villes canadiennes. Pas moins de 44 % des 382 échantillons recueillis à Vancouver, Victoria, Toronto, Ottawa et Halifax contrevenaient aux normes d’étiquetage de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA). L’été dernier, l’organisation caritative qui a pour mission de protéger les océans canadiens a poursuivi son enquête à Montréal. Les résultats, obtenus par La Presse, seront rendus publics aujourd’hui. Des tests d’ADN menés par le laboratoire TRU-ID à Guelph ont démontré que 61 % des 90 échantillons étaient mal identifiés.

45 échantillons sur 61 mal présentés dans les restaurants

Dans près de 35 % des cas – soit 31 échantillons –, les poissons étaient d’une tout autre espèce. Trois échantillons étaient même des espèces dont la vente est interdite au Canada. Le reste des échantillons problématiques étaient mal identifiés en vertu des normes fédérales canadiennes, c’est-à-dire que le nom qui apparaissait sur l’étiquette ne correspondait pas au nom commercial acceptable qui figure sur la « Liste des espèces » de l’ACIA. Par exemple : l’appellation générique « thon » est utilisée à tort sur le marché pour désigner 12 variétés qui devraient être nommées plus clairement. Le problème est plus marqué dans les restaurants : 45 des 61 échantillons étaient mal présentés. Dans les épiceries, c’est 34 % des poissons qui étaient faussement identifiés.

16 % des poissons remplacés par des espèces potentiellement nocives

Parmi les espèces carrément substituées à une autre : 16 % avaient été remplacées par une sorte de poisson pouvant entraîner de graves conséquences. Connaissez-vous l’escolar ? Ce poisson baptisé « laxatif des mers » est banni au Japon, en Corée du Sud et en Italie. Sa vente est permise ici, même si sa consommation peut entraîner de la diarrhée, des nausées et des vomissements. Il est peu recommandé chez les femmes enceintes ou qui allaitent. Au Québec, l’escolar a été vendu sous l’appellation « thon blanc » ou « poisson-beurre ». Des « sérioles du Japon » ont aussi été vendues comme étant des limandes à queue jaune. Ce poisson peut contenir une toxine naturelle appelée ciguatera, qui peut entraîner des effets neurologiques débilitants à long terme.

78,93 $ le kilogramme pour du saumon frauduleux

Selon Sayara Thurston, responsable des campagnes pour la fraude alimentaire chez Oceana, les poissons mal étiquetés sont majoritairement remplacés par des variétés moins chères. Voici deux exemples relevés à Montréal l’été dernier : du saumon sauvage du Pacifique à 78,93 $ le kilogramme avait été remplacé par du saumon d’élevage de l’Atlantique à 34,94 $ le kilogramme. Du bar rayé commun à 75,29 $ le kilogramme avait été remplacé par de la dorade à 19,95 $ le kilogramme. Aucun commerce n’a été identifié par les auteurs. « Les études montrent que la fraude se fait à chaque étape de la chaîne alimentaire, donc les commerces aussi peuvent en être victimes. C’est vraiment un problème qui a besoin d’une solution qui vient du gouvernement », explique Mme Thurston.

Environ trois fois moins de fraude en Europe en trois ans

Du bateau à l’assiette, le Canada doit se doter d’un véritable système de traçabilité, selon Oceana. Depuis la mise en place d’un tel système en 2014, l’Europe a vu les cas de fraude alimentaire dans le poisson fondre de 23 % en 2011 à 7 % en 2014. « On est encouragés de voir dans les plateformes électorales qu’il y a des partis qui sont engagés à [s’occuper de] ce problème-là. On voit que les libéraux, les conservateurs et le NPD ont pris des engagements en ce sens », explique Sayara Thurston. Cette dernière souligne par ailleurs que les entreprises canadiennes qui exportent leurs produits vers l’Europe sont déjà tenues d’y souscrire. « En ce moment, on demande plus des industries canadiennes que des industries d’ailleurs qui veulent vendre leurs produits au Canada », déplore Mme Thurston.