La distribution de la pièce Héritage, qui a ouvert la saison au Théâtre Jean-Duceppe, est composée presque entièrement de comédiens noirs. Frédéric Pierre et l’ensemble de l’équipe sont nos personnalités de la semaine.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

« Un parfum d’histoire… »

« Page d’histoire. »

« Moment historique. »

Tous les médias québécois l’ont souligné. 

L’ouverture de la saison au Théâtre Jean-Duceppe par une pièce dont la distribution est composée presque entièrement de comédiens noirs marque un moment dans l’évolution du théâtre au Québec, un an après les controverses sur l’appropriation culturelle causées par les pièces SLĀV et Kanata.

Ces crises auront eu cette conséquence intéressante : en soulignant le peu de rôles, le peu d’inclusion des acteurs issus des minorités racisées dans le cinéma, la télé, le théâtre au Québec, des changements ont été provoqués.

Cette fois, un seul comédien blanc monte sur scène. Pour le reste, la pièce Héritage, titre français d’A Raisin in the Sun, écrite par Lorraine Hansberry et traduite au Québec par Mishka Lavigne, fait appel à des voix issues de la communauté noire pour parler de la réalité noire racontée par le théâtre. Déjà en 1959, la pièce avait marqué un tournant : c’était la première fois qu’une autrice afro-américaine était montée à Broadway.

Cette fois, à Montréal en 2019, c’est la richesse de la diversité culturelle et artistique montréalaise et québécoise qu’on fait arriver sur scène et à qui on donne enfin des voix, et dont on montre les visages, grâce à la mise en scène de Mike Payette.

Frédéric Pierre, notre personnalité de la semaine – mais l’honneur vaut pour l’ensemble des membres de la production –, joue le rôle de Walter, l’un des membres d’une famille du South Side de Chicago, qui attend un chèque d’assurance vie de 10 000 $ après la mort du patriarche. On est en 1952. Comme Michelle Obama, qui vient de ce secteur, le rappelle dans ses mémoires, ce n’était pas à l’époque les quartiers violents que l’on connaît. Il y avait de la mixité, des horizons dégagés. Il y était totalement permis de croire au changement, de penser à mieux pour soi et sa famille.

Dans la famille mise en scène dans Héritage, cet argent, et toutes les discussions entourant ce à quoi il servira, est l’occasion de parler de ces rêves, de ces attentes, mais aussi de la complexité de la réconciliation des aspirations au sein d’une même famille. 

« Un autodidacte »

Frédéric Pierre est né à Montréal, a grandi à Rosemère, a étudié à l’école secondaire Jean-Eudes. Son père, d’origine haïtienne, professeur de français, a épousé sa mère après son arrivée ici dans les années 70, à l’époque où l’immigration mettait l’accent sur les diplômes. Pierre a grandi dans une famille littéraire et est allé voir sa première pièce de théâtre chez Duceppe quand il avait 11 ans. Chez les Pierre, on avait un abonnement. « Et c’est là que j’ai eu envie de faire ce métier », raconte le comédien.

Rapidement, ç’a été le temps des agents, des ateliers, des auditions, à chercher des rôles, à la télé, notamment.

On l’a vu dans Virginie, Tactik, Annie et ses hommes, Music-Hall, même Les Bougon.

Frédéric a aujourd’hui 41 ans et il a commencé à travailler il y a 28 ans. Il n’est jamais allé à l’école de théâtre. « Je suis un autodidacte », explique-t-il. 

Rêvait-il un jour du rôle principal dans Héritage ?

Je connaissais cette pièce classique américaine. Mais je n’avais pas espoir que ça soit présenté ici.

Frédéric Pierre

Et puis oui, la compagnie Duceppe a décidé de le faire, et il s’est rendu aux auditions, et il a plongé dans le personnage de Walter. « Et là, j’ai été renversé par l’ampleur du personnage… C’est celui qui est le plus dans le rêve américain. »

Walter veut ouvrir un commerce avec l’argent, une boutique d’alcools, ce que n’approuve pas la famille. « Il veut s’affranchir, mais il n’est validé par personne, ni par la société ni par sa propre famille », explique Pierre.

« Les gens de la communauté s’y reconnaissent. » Toute cette question des rêves non réalisés…

Vive le jazz

Il était important, dit le comédien qui en est à sa troisième production chez Duceppe, de montrer que toute cette dramaturgie existe.

Je lui demande qui sont ses modèles, il parle alors du Nouveau Théâtre expérimental, « où [il a] fait beaucoup de shows, eu beaucoup de plaisir, travaillé sur des projets qui [lui] parlaient, qui [le] nourrissaient ». 

Des acteurs fétiches ? De la littérature inspirante ?

Il pense plus au jazz, à la musique, aux géants de cette musique qui ont exprimé une culture, une vie, une richesse, au siècle dernier, dans un monde où la réalité des Noirs était au pire niée, au mieux invisible pour les gens au pouvoir. 

Je lui demande s’il y a des leçons à tirer d’Héritage dans un Québec contemporain, il me répond que la pièce fait réfléchir bien au-delà de nos frontières et qu’en fait, c’est de toute la réalité du pouvoir et de la discrimination dans le monde occidental qu’il est question.

Frédéric Pierre en quelques choix

Un film
Le documentaire The Quantum Activist de Renee Slade et Ri Stewart

Un livre  
La voie du cœur d’Arnaud Desjardins

Un genre de musique
« Y en a trop ! Le jazz, beaucoup, mais depuis deux ou trois ans, Nils Frahm, Ólafur Arnalds, GoGo Penguin. »

Un personnage historique 
« J’ai toujours admiré le cheminement et les remises en question de Malcolm X. »

Un personnage contemporain 
Greta Thunberg

Une phrase
« Personne ne vit dans le monde, chacun vit dans son monde. »
— Swami Prajnanpad

Une cause 
L’humain